L’édition à Rennes : difficile de se faire connaître

20 fév
Bob August – Flickr

Même dans les librairies de la ville, les livres publiés par les maisons d’édition rennaises sont loin d’être les plus nombreux. Chez les libraires indépendants, comme dans les rayons des grandes chaînes, ils représentent entre 1 et 7 % du total des ouvrages proposés à la vente.

Et les titres parlent d’eux-mêmes : Histoire de Rennes, Les Lices et ses coulisses, Les Maisons à pans de bois à Rennes… Quand les grandes librairies rennaises travaillent avec les éditeurs locaux, l’ancrage régional prime, comme le concède cette libraire de la FNAC : « Nous commandons essentiellement des livres régionalistes. » D’ailleurs, dans ce magasin, l’interlocuteur qui s’occupe des maisons d’éditions rennaises est aussi la personne en charge du rayon région.

La spécialisation dans le tourisme et les ouvrages régionalistes des deux diffuseurs bretons, Coop Breizh et Edilarge, n’arrange pas les choses. Pour Christian Ryo, directeur de l’E.P.C.C. Livre et lecture en Bretagne, ce phénomène peut expliquer l’autodiffusion, pratiquée par les deux tiers des cinquante maisons d’édition rennaises : « Pour la littérature plus généraliste, les publications des éditeurs ne correspondent pas aux catalogues des diffuseurs bretons. »

Diversité littéraire

Car les éditeurs rennais sont loin de se restreindre à la littérature régionale. Poésie, romans, essais, BD, livres jeunesse : le panel est large. Une diversité littéraire que certains rares libraires indépendants valorisent dans leur démarche, se considérant avant tout comme des découvreurs, à l’image de Jérôme Saliou, propriétaire de la librairie Alphagraph : « J’essaie de m’attacher à l’offre. Si les ouvrages ne me donnent pas envie, je ne prends pas. » Et Christian Ryo de poursuivre : « Sans ces librairies, les petites maisons d’édition n’existeraient pas. »

Cependant, les grandes librairies collaborent avec des éditeurs locaux, encore principalement selon la demande : « Nous travaillons avec eux au coup par coup, s’il y a eu un article dans la presse par exemple », confirme la responsable de l’étage littérature chez Chapitre. Une logique que déplore Christian Ryo : « Ces librairies ne font que suivre le mouvement. Encore faut-il qu’il existe ! »

Travailler avec un diffuseur-distributeur

Afin de juguler ces problèmes de diffusion, certaines maisons d’édition rennaises ont choisi de passer par un diffuseur/distributeur. Pour Yves Landrein, directeur des éditions de La Part Commune, spécialisées dans les romans, essais et poésie, ceci permet de faciliter la logistique : « Je publie vingt-cinq livres par an, ça me prendrait trop de temps. Et puis, ça évite les soucis de réclamation quand les libraires traînent pour payer les factures. Le diffuseur a plus de poids pour faire pression. »

Un point de vue que partage Anaïs Billaud, assistante d’édition chez Apogée, qui publie chaque année vingt-cinq à trente ouvrages : « On ne peut pas sillonner la France pour vendre nos livres : il faudrait une personne salariée sur ce poste. » Un salarié, alors que les éditions Apogée n’en comptent que trois, dont un à temps complet.

Toutefois, travailler avec un diffuseur/distributeur n’est pas sans présenter d’inconvénients, comme l’explique Anaïs Billaud, pour qui le cahier des charges représente la principale difficulté : « De petites maisons d’édition comme la nôtre le remplissent difficilement. Nous devons envoyer nos nouveautés six mois à l’avance, ce qui demande d’anticiper sur la trésorerie. Nous ne le respectons pas toujours. »

Selon Yves Landrein, les retours d’invendus constituent le problème majeur : « En autodiffusion, les taux de retours sont compris entre 5 et 10 %, avec un diffuseur/distributeur, il est souvent de l’ordre de 35 %. Des ouvrages perdus, car souvent abîmés lorsqu’ils nous reviennent. » Une différence qui, selon lui, s’explique par la perte de maîtrise de ce que le libraire va commander.

Projet avorté

Pour faciliter le travail de diffusion aux petites maisons d’édition bretonnes, le projet Geod avait été conçu pour permettre à des éditeurs ayant des politiques éditoriales complémentaires de mutualiser leur diffusion. Imaginé en 2007, il n’a jamais vu le jour faute d’accord entre les éditeurs : « Se rassembler sur des problèmes, c’est une chose, mais encore faut-il se rassembler sur du positif », constate Christian Ryo.

Si Anaïs Billaud regrette cet échec, Cyrille Cléran, directeur des Editions de la Rue Nantaise, estime qu’il peut-être difficile de travailler dans ce sens : « Ce genre de projet part du principe que les éditeurs auraient des points communs. Or, leurs objectifs de départ ne sont pas toujours les mêmes. »

Deux métiers distincts

Lors de la création de sa maison d’édition en 2007, Cyrille Cléran se voit contraint de s’autodiffuser, faute d’un catalogue de publications suffisamment étoffé. Aujourd’hui, il revendique cette démarche comme un choix qui lui permet de défendre la douzaine d’ouvrages qu’il publie chaque année auprès des libraires.

Cependant, il reconnaît comme la plupart des éditeurs qu’édition et diffusion-distribution sont deux métiers distincts : « Plus on passe de temps à faire le colporteur, moins on gagne de sous. A l’origine, je n’ai pas une démarche de commercial, je ne me suis pas imaginé vendre à tout prix mes produits. »

Diffuser et distribuer ses ouvrages est chronophage comme le confirment Simon Pinel et Eric Marcelin. Un an après avoir fondé les éditions Critic, ils publient Le Projet Bleiberg, un polar de David S. Khara. Également propriétaires d’une librairie spécialisée dans la science fiction et la BD, ils disposent d’un bon réseau en France et sur Internet. D’émissions de radio en interviews, Le Projet Bleiberg connaît un véritable succès : il est écoulé à 10 000 exemplaires.

Alors en autodiffusion-autodistribution, Simon et Eric passent leurs nuits à travailler : « On se couchait à trois ou quatre heures pour préparer les colis. » Depuis, ils collaborent avec un diffuseur-distributeur pour faciliter la logistique.

Garder une relation avec le libraire

Qu’ils choisissent tel ou tel mode de diffusion, les éditeurs veulent avant tout entretenir une relation favorable avec les libraires. Lorsque la proximité géographique le permet, ils les démarchent eux-mêmes. Un procédé que valorisent certains libraires à l’image de Bernadette Vallée-Seigneur, de Planète IO : « Les petites maisons d’édition ont intérêt à se défendre, elles connaissent leurs ouvrages. » Ce contact prime pour les éditions Critic, qui se chargent encore de la diffusion : « On préfère faire notre communication nous-même. »

Anaïs Billaud voit d’ailleurs l’avenir de la diffusion-distribution dans ces relations de proximité entre les différents acteurs de la chaîne du livre : « J’ai l’espoir que les lecteurs veuillent un jour savoir qui est derrière le produit. Comme pour les AMAP, il y a peut-être une carte à jouer sur ce rapport direct. »

Camille Pesnel

Tags:, , , ,

Mardi Noir, street artist de la rue à la galerie

18 fév

Exposition à la galerie DMA à Rennes, février 2011.

Mardi Noir : un pseudonyme énigmatique à l’image de celui qui le porte. Il n’est connu du public que sous cette appellation, d’abord dans la rue puis à présent dans les galeries. Il fait parti du mouvement du street art bien que lui se définisse de manière plus subtile.

« Je ne parle pas de street art pour définir ce que je fais, ce n’est pas un terme que j’affectionne. Je préfère que l’on me traite de peintre » dit-il en guise d’introduction. Va pour peintre alors. Bien que le terme adéquat pour le définir est plutôt celui de colleur d’affiches. « Quand je suis arrivé sur Rennes en 2000, pour faire des études en arts plastiques, il y avait beaucoup de tags mais très peu d’affichages. Je souhaitais être original dans le mouvement. »

Débordements adolescents

Mardi Noir s’est mis à peindre sur les murs dès son plus jeune âge, certains pourront y voir une vocation : « J’ai toujours été fasciné par le fait d’écrire sur les murs. Mes parents étaient plutôt du genre laxistes, ils me laissaient écrire sur les murs de ma chambre. Alors à l’adolescence, j’ai commencé à déborder. » Une mère secrétaire et surtout un père architecte-« cela à certainement influencé ma vision de l’urbanisme et mon rapport à la ville même si l’on ne partage pas les mêmes idées sur le sujet. »

Il commence par taguer de façon illégale des trains de marchandises « qui partent dans toute la France » et les différents supports qu’offre Lamballe, dans les Côtes d’Armor, sa ville natale.

Puis il monte à la capitale bretonne. Il continue à occuper le territoire où il vit en laissant sa marque sur les murs. Il délaisse peu à peu les bombes de peinture pour des collages au style graphique pixelisé. D’un côté cela lui permet d’éviter les ennuis judiciaires. Bien que l’affichage sauvage soit théoriquement interdit, les policiers sont généralement beaucoup plus tolérants que vis-à-vis du tag : « Je me suis fait arrêter une fois, ils m’ont seulement demandé d’enlever l’affiche » confie t-il.

Une démarche anti-pub

Et d’un autre de se démarquer du reste des street artists : « je travaille sur la reproduction des images jusqu’à leur appauvrissement, jusqu’à les vider de leur sens premier. » Une sorte de miroir tendu à la publicité qui étale logos et slogan jusqu’à saturation.

Rennes, 2007.

Comme le montrent ces photos, Mardi Noir « essaie de dialoguer avec les lieux » de ses interventions pour établir une relation entre ses affiches et l’espace. Cette vidéo, réalisée début février 2011 dans un quartier de Rennes, illustre aussi ce « dialogue avec l’environnement urbain » :

Bon joueur, il déclare à la suite de cette piètre performance, qui n’est pas dans ses habitudes : « J’assume l’entière responsabilité de cette défaite et ne me retire définitivement pas de l’espace public. Cette intervention marque le début d’une série intitulée do not close. »

L’espace publique n’est pas le seul lieu où l’on peut voir ses affiches s’étaler. Le « colleur » tente de livrer ses productions au marché de l’art en s’emparant des murs des galeries. Après la GHP de Toulouse, les œuvres de Mardi Noir se trouvent à présent dans la galerie rennaise DMA, dans une exposition collective intitulée « glissements de terrains ».

Il décline également son travail sous forme de produits dérivés :

- Rouleaux de papier peint pour 115 euros le lai, ou encore

- Catalogues aux noms curieux, comme par exemple : « le mobilier populaire du 19ème siècle » pour 35 euros.

-On peut aussi lui passer commande pour des affiches.

Les prix peuvent aller jusqu’à 416 euros mais les ventes restent rares. On est loin de la cote du désormais célèbre Banksy dont les expositions sont mondialement célèbres :

“Je ne vis pas de ma pratique, mais je vis ma pratique”

Au RSA, « comme beaucoup d’artistes », Mardi Noir arrive tant bien que mal à vivre de sa pratique. Ou plutôt, pour reprendre l’une de ses formules aux accents de slogan publicitaire : « je ne vis pas de ma pratique mais je vis ma pratique. » Il arrive à joindre les deux bouts en multipliant les activités : « Je vends des toiles, je réponds à des commandes et j’expose dans des galeries ou des associations. Je n’ai pas le privilège de pouvoir refuser. »

Rennes, Petrolibo, 2008.

Le soir du vernissage, la salle est comble. « Beaucoup de gens sont venus car ils avaient déjà vu ses collages dans la rue et ils étaient intrigués de voir ça dans une galerie » commente la responsable de la DMA, Tamara Poignant.

Une jeune fille, pochoiriste à ses heures perdues, déambule parmi les convives. Elle ne comprend pas bien le but de l’exposition : « cela n’a pas de sens de faire du street art dans une galerie, pour moi ça doit rester dans la rue. » Un avis que partagent beaucoup de personnes, notamment un galeriste de Rennes souhaitant rester anonyme : « je ne vois pas ce que cela apporte de plus. Dans la rue c’est intéressant parce qu’il y a un jeu avec l’espace mais là, c’est assez plat. »

Le débat est vaste est sans réelle issue pour le moment. Mardi Noir, lui, ne se pose pas vraiment la question. Pour lui, il n’y a guère de différence entre les murs de l’extérieur et les murs du dedans. « J’ai 30 ans et je n’ai aucun scrupule à faire de la galerie.  Je n’interviens pas dans la rue par défaut. La galerie, c’est une autre valorisation de mon travail. Et de ma personne.»

Cyril Durand

Pour encore plus de Mardi Noir :

http://mardinoir.blogspot.com/

Le Cinéville Colombier toujours bien vivant

13 fév

Le Cinéville de Rennes, place du Colombier.

“Le Cinéville n’a plus sa place dans le paysage du cinéma”. C’est ce qu’affirment certains professionnels du secteur lorsque l’on parle du Cinéville de la dalle du Colombier à Rennes. A l’arrivée du multiplexe Gaumont et de ses treizes salles sur l’Esplanade Charles de Gaulles, on ne donnait pas cher de la peau du Cinéville. Pourtant, deux ans après l’ouverture du multiplexe, le vieux cinéma est toujours là. Le bâtiment construit il y a 40 ans tient péniblement le choc. Mais jusqu’à quand ?

Les locaux détenus par la Société Rennaise de Diffusion Cinématographique (Soredic) sont en vente depuis plusieurs années. Des propositions de rachat ont été formulées, sans aboutir pour l’instant. En attendant la vente, le Cinéville s’en sort de façon inespérée: en 2010, la fréquentation était en hausse de 14% par rapport à 2009 avec 295 000 entrées. A la surprise générale. Une progression à mettre cependant en perspective avec celle des autres cinémas rennais (Arvor + 14%, Ciné TNB + 17%, Gaumont +10%).

Une programmation ciblée

Gaumont étant de plus en plus présent sur le marché de la version originale, son concurrent d’en face tente de se démarquer en visant la version française et les films populaires. Même logique lorsqu’il s’agit de 3D. Certains spectateurs, plus attachés aux projections classiques, se dirigent naturellement vers le Cinéville.

Un choix qui oblige à repenser les rapports de concurrence entre Cinéville et le circuit Gaumont. Car il serait réducteur de croire que le cinéma du Colombier ne se contente que des restes du multiplexe. Même s’il est peu nombreux, il existe bel et bien un public spécifique au Cinéville.

Une politique tarifaire osée

Face à l’installation du Gaumont en novembre 2008, à moins de trois cent mètres de la dalle du Colombier, le Cinéville a tenté le tout pour le tout en pariant sur un tarif à 4 euros pour les étudiants et les jeunes de moins de 25 ans. Un choix stratégique dans une ville où 60 000 étudiants constituent un public en soi. L’initiative n’a pas manqué d’agacer la concurrence, et notamment Alain Poujol. Le directeur du Gaumont déplorait alors une politique « qui cassait les prix ».

Une mise au point musclée plus tard, le Cinéville a accepté de revoir son prix à la hausse pour monter à 4,50 euros. La situation s’est désormais stabilisée. D’autant que la carte « moins de 26 ans », réaction du Gaumont à la fronde du Cinéville, s’est depuis transformée « en belle réussite ».
L’audace de la politique tarifaire du petit Poucet du Colombier n’en a pas moins eu le mérite de redonner de la vigueur à cette question chez tous les exploitants de cinéma rennais : Combien vaut une place de cinéma ?

Le Cinéville a donc encore voix au chapitre dans le paysage cinématographique rennais. Toutefois, il ne faut pas se leurrer. Le nombre d’entrées réalisées par le cinéma reste insuffisant pour assurer la survie à long terme de ses six salles.
Vieillot, le complexe nécessite des travaux conséquents de remise aux normes, notamment en ce qui concerne l’accès des personnes handicapées. Un coût inenvisageable pour Yves Sutter, le directeur général de Cinéville, filiale de la Soredic :

« Nous sommes avant tout une entreprise, qui plus est sur un marché concurrentiel. On ne va pas continuer à perdre de l’argent sans fin sur ce cinéma». Quitte à renoncer à Rennes et à sa position stratégique.

En attendant un éventuel rachat, Cinéville continuera cependant d’exploiter le cinéma du Colombier : « sous prétexte que l’avenir d’un cinéma est incertain, on n’arrête pas de s’en occuper et de s’y intéresser ». Pour preuve, le Colombier continue d’investir dans l’équipement des locaux. Yves Sutter annonce d’ailleurs l’achat de nouveaux projecteurs numériques pour toute les salles. Un souci du public à nuancer : « Finalement, les projecteurs, ça se déplace… » dans d’autres complexes Cinéville.

Antoine Lagadec avec Mathilde Boireau

Tags:, , ,

Bernadette, libraire : « Le livre est une arme politique pas forcément violente »

13 fév

 

Bernadette Vallée-Seigneur, dans sa librairie de la rue Saint-Louis à Rennes. Février 2011. Virginie Trin

« Planète Io est une librairie qui compte dans le paysage rennais », lance Nicolas Foucher, qui tient la Cour des Miracles, un café-librairie à deux pas de la boutique de la rue Saint-Louis, à Rennes. Planète Io compte par sa durée, puisqu’elle existe depuis 1994 ; mais aussi et surtout grâce à sa patronne, Bernadette Vallée-Seigneur. A peine entré dans le magasin, on est surpris par les ouvrages innombrables disposés dans les rayonnages, sur les tables et même au sol.

En y cherchant de plus près, on trouve Bernadette, cachée derrière une étagère, débattant de la situation en Tunisie avec une jeune fille. Toutes deux assises autour d’un thé, joliment présenté sur un plateau oriental. Il ne faut pas connaître Bernadette depuis longtemps pour que cette petite bonne-femme, cheveux en bataille et mains dans les poches, vous en offre un. Comme le dit Mimi, une de ses amies, « quand Bernadette est là, le fauteuil des invités est toujours occupé ». Bernadette ne se cantonne en effet pas à son strict rôle de libraire. Elle aime aussi discuter avec ses clients. Intarissable sur tous les sujets, chacun des moments de sa vie est ponctué par la lecture.

Millitantisme littéraire

Les journaux d’abord. « Chez nous, on les lisait de la première à la dernière page ». La Croix, L’Aube et Le Monde Diplomatique dont elle parcourait les archives dans le grenier de la ferme familiale des Seigneur. Dans la Mayenne d’après-guerre, avec ses parents et ses onze frères et sœurs, elle discute beaucoup de l’actualité. Bernadette se rappelle notamment d’un feuilleton paru dans Ouest-France sur l’Afrique du Sud. « On a eu de sacrées discussions là-dessus ! »

Les ouvrages de résistance l’ont également marquée : « Le livre est une arme politique, pas forcément violente. » Ses premières manifestations ont été contre la guerre d’Indochine et d’Algérie. A l’époque, celle qui reste pudique sur son âge a alors une dizaine d’années et s’apprête à poursuivre l’héritage de son père,  d’obédience catholique social, Emile Seigneur, dit « Le Rouge ».

Une réputation de femme engagée qui lui colle encore à la peau : « Pour l’avoir vu lors de réunions préparatoires sur des salons, elle veut toujours réfléchir sur le pourquoi de l’événement, sinon, ça la chagrine », confie Nicolas Foucher.

Vers l’âge de vingt ans, en « pure autodidacte », elle part à Paris et s’inscrit au cours de Pierre Bourdieu à l’Ecole pratique. C’est à cette occasion qu’elle se familiarise avec la sociologie. Un regard sociologique qu’elle porte aussi sur mai 1968. Elle y a participé activement en tant qu’adhérente au Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne : « Les librairies n’ont jamais autant été fréquentées qu’à cette époque », détaille-t-elle. C’est à la même période que Bernadette rencontre Bernard Vallée, son mari, avec qui elle tient aujourd’hui Planète Io.

Une vision humaniste

Bernadette a repris la librairie Planète Io en 1994. Février 2011. VT

Son livre préféré ? Moi et les autres, d’Albert Jacquard. Un ouvrage qu’elle relit régulièrement et qui est toujours coincé en plusieurs exemplaires entre deux piles de livres de sa boutique. Un ouvrage dont elle s’est également servi comme matériel pédagogique quand elle tenait une Société Coopérative et Participative (SCOP) à Laval, pour montrer aux femmes RMIstes en quête de réinsertion professionnelle un dessin sur la formation de la personnalité. « Bernadette croit à un monde à l’accès culturel plus répandu », affirme Yann, un client assidu à la librairie.

En 1994, la SCOP fait faillite, mais Bernadette a déjà un nouveau projet. Une affaire de famille. Bernard, alors propriétaire d’une librairie à Laval, nommée Planète Io, lui propose de déménager à Rennes. Le but : reprendre la boutique de livres qu’avait ouverte Nanou, une de leurs trois enfants, deux années auparavant. Une librairie Planète Io deuxième du nom est alors née.

« Faire vivre le livre » à travers des rencontres littéraires

« On s’était juré de ne jamais travailler ensemble, car on n’est pas très fusionnel comme couple », ironise Bernadette. Mais d’un autre côté, la gestion d’une librairie apparaît comme une suite logique dans le parcours de vie de Bernadette : « Je dis toujours qu’il faut créer quelque chose. »

Une création permanente autour du livre, qu’elle « fait vivre » à travers ce qu’elle appelle « notre bébé » : les Rencontres d’été, une semaine de débats autour d’un ouvrage. Un événement annuel en accord avec la vision qu’a Nicolas Foucher des propriétaires de planète Io, qui les considère comme des « passeurs d’idées ».

Bernadette organise aussi des rencontres littéraires au bar Le Knock. Sylvie Berthelot et Marité Bouchère, les gérantes du bistrot, ont rencontré Bernadette lorsqu’elles tenaient le bar du Théâtre National de Bretagne et où le couple de libraires présentait ses ouvrages. Sylvie raconte : « On ne peut pas ne pas aimer Bernadette. Elle est très fidèle, puisqu’elle nous a suivies au Knock. Ici, c’est un peu comme une annexe de Planète Io. »

Si sa vie est rythmée par la lecture, Bernadette n’a jamais sauté le pas de l’écriture. Elle qui n’a de cesse de répéter qu’elle « ne regarde jamais dans le rétro » a tout de même un regret : ne pas avoir couché sur papier sa vision de la société.

Camille Pesnel et Virginie Trin

Rennes : “enfant pauvre” du jazz ?

13 fév

Jazz à l’Etage renouvèle l’expérience du 14 au 18 mars 2011, à Rennes.  Créé en 2010 par l’association Jazz35 à l’initiative de Yann Martin, directeur du label Plus Loin, ce festival propose une scène qui manquait à la ville. Tout en laissant la place aux musiciens français, il reçoit la nouvelle génération de jazzmen qu’incarne le contrebassiste israélien Avishaï Cohen, parrain du festival.

Recevoir des pointures de renommée internationale, c’est aussi ce qu’ont  tenté en 2009 Karim Khan-Renault, propriétaire du château d’Apigné situé dans la commune du Rheu et l’association Jazz à Rennes en créant Jazz Rennes Festival . Diana Krall, Keith Jarret, Sonny Rollins, Marcus Miller, Herbie Hancock… pour la modique somme de 900 000 € ! Au départ soutenus par l’ensemble des collectivités  (Conseil régional et général, Rennes Métropole, Ville de Rennes et du Rheu et certains mécènes), ils voient leur tentative avorter. A la mi-juin, les partenaires déclarent leur abandon suite à la crise économique.

Rennes du rock

Alors qu’une étude des publics du jazz en Bourgogne – qui s’appuie sur l’enquête sur les pratiques culturelles des français menée en 1997 - indique une démocratisation du jazz jusque là perçu comme élitiste, Rennes reste surtout connue pour sa scène rock et électro.

Si Yann Martin a choisi de quitter Paris pour revenir à Rennes et y installer son label en 2007, c’est d’abord parce qu’il est rennais, mais surtout afin de proposer une offre jusque là absente ou insuffisante : « Rennes est une ville très ouverte culturellement, mais qui, à mes yeux, a besoin de jazz, de plus de jazz, en tout cas. C’est un peu l’enfant pauvre du genre. »

Initiatives ponctuelles

Pourtant certains festivals existaient déjà avant :

  • Jazz à l’Ouest, créé par la MJC de Bréquigny, a fêté ses 20 ans en 2010. Mais leur programmation n’est pas uniquement centrée sur le jazz, elle s’oriente vers la fusion, et subit quelque peu la restriction budgétaire  nationale affectée à la culture.
  • La Ferme de la Harpe, par le biais de son club de jazz, organise aussi depuis 2000  un festival qui a lieu en mai.  « Il s’agit surtout de donner une scène aux amateurs et élèves de nos formations, même si nous invitons aussi quelques musiciens professionnels », explique Maxime Rohan, responsable du club de jazz et directeur de l’animation au sein de l’association.
  • En 2007, une partie des habitants de la commune d’Hédé (à une vingtaine de kilomètres de Rennes), dont le saxophoniste Guillaume Saint-Jammes et sa femme Catherine, créent le festival Jazz aux écluses.  Leur projet : « Un festival populaire et familial en plein air et une programmation d’artistes locaux. De cette manière, notre offre est complémentaire de celle déjà présente à Rennes.» Mais Rennes Métropole n’y joue aucun rôle, si ce n’est le prêt de matériel de la première édition.

Le festival Jazz à Rennes a fêté ses vingt ans l'année dernière.

Peu d’offre professionnelle pérenne

Malgré ces trois initiatives ponctuelles, le grand absent  reste un lieu entièrement dédié au jazz. Il existe  bien le club de la Harpe, mais il propose surtout des jam sessions. Pas d’offre professionnelle pérenne dans la capitale bretonne. Même si la mairie reconnaît ce « manque », aucune volonté de créer un espace uniquement consacré au jazz dans l’équipe municipale . « On meurt du cloisonnement de la culture ! », plaide Sebastien Semeril, adjoint au maire. Or, le risque est l’exode de la nouvelle génération de musiciens rennais (formés en partie par la classe jazz du Conservatoire) à Paris.

Toutefois, quelques salles rennaises programment occasionnellement des concerts de jazz. Comme le Théâtre National de Bretagne, à raison de deux par an. Dans les années 1980, en bas de la place des Lices, trônait la Marylis, un club de jazz.  C’est devenu simplement un bar cosy. L’extinction progressive des cafés-concerts n’arrange rien. Quelques-uns survivent, comme Lulu Berlu, qui accueille régulièrement concerts de jazz et jam sessions hebdomadaires par l’association Planète Jazz,  ou le bar anarchiste Ramon y Pedro, avec les bœufs de jazz manouche. Mais les gros concerts restent rares à Rennes.

Pour expliquer ce manque, les associations fustigent à l’unisson la municipalité : « Comme aucun élu n’a eu de sensibilité particulière pour le jazz, rien n’a été fait ». Patrice Paichereau, chargé de diffusion de Zebigband – un collectif de musiciens – regrette de ne pas avoir plus de visibilité : « Depuis l’an dernier le saxophoniste américain Ricky Ford vient une fois par mois parce que nous travaillons sur un projet commun. C’est une chance énorme et ça passe pourtant inaperçu. »

Quant à la mairie, elle considère que les initiatives doivent venir des associations . « Le rôle d’une collectivité locale est d’accompagner des projets, de soutenir des initiatives et non de les créer », rappelle Sébastien Semeril.

Trop d’assos ?

Pourtant beaucoup d’associations militent pour le jazz. En plus d’être peut-être trop nombreuses, elles sont surtout éparpillées. Selon l’adjoint au maire, ce foisonnement résulte des années Lang, pendant lesquelles les subventions à la culture ont afflué.

En plus d’être éparses, ces associations ont des visées et des visions différentes :

  • Les unes axent leur mission sur la pédagogie et la formation. C’est le cas de la MJC Bréquigny ou de la Harpe qui proposent des cours de jazz ou de Planète Jazz  initiatrice de conférences aux Champs-Libres. Subventionnées, elles jouent un rôle de médiateur socio-culturel. Les jam sessions hebdomadaires qu’elles proposent constituent pour ces amateurs un lieu de rencontre, et une occasion de pratiquer.
  • Les autres, dont les missions sont plus ponctuelles (festivals), se chargent de la programmation de musiciens professionnels locaux, nationaux ou internationaux. Certes ponctuels, ces événements sont très coûteux, ce qui, ajouté à la volonté de développer quelque chose sur la durée et la fréquence, nécessite d’autres financements. En plus des fonds publics, elles ont recours au mécénat.

Ces différences entraînent une méfiance réciproque. La réduction du budget national attribué à la culture y participe. Concrètement, il y a moins d’argent et plus d’associations.  Pour certains, l’existence de la  MJC de Bréquigny servirait de prétexte à  la mairie de Rennes pour ne pas aider au développement d’un autre lieu consacré au jazz. Même si la DRAC affirme que la MJC se consacre de moins en moins au jazz au profit des musiques actuelles.

Pour les autres, l’arrivée de Yann Martin est perçue d’un mauvais œil. On considère qu’il y a conflit d’intérêts puisque Jazz à l’Etage est subventionné alors que la première édition promouvait essentiellement des artistes du label Plus Loin.

Malgré les divergences, toutes les associations reconnaissent la nécessité et l’envie de se fédérer. Depuis quelques semaines l’envie se concrétise et les réunions ont  débuté  . Elles espèrent ainsi unir leurs forces, échanger,  développer des projets communs et, qui sait, faire swinguer Rennes plus que jamais…

Fanny Fontan

Tags:

Les cinémas Utopia à la conquête de Rennes

12 fév

« Les Rennais n’attendent pas Utopia pour découvrir l’art et essai puisque cela fait quarante ans que l’on travaille à Rennes. On pourrait quand même penser que sur cette ville, on ait une certaine légitimité de l’art et essai. » Patrick Frétel, président du cinéma associatif l’Arvor, ne peut être plus clair.

Avec son frère jumeau, Jacques, directeur de programmation de l’Arvor mais aussi du Ciné-TNB, ils ont défriché puis promu le secteur de l’art et essai à Rennes et imposent leur marque sur l’ensemble du milieu du cinéma rennais. « Si nous n’étions pas là l’un et l’autre, la diversité cinématographique à Rennes n’existerait pas » résume Patrick Frétel.

Pourtant, leur emprise sur l’art et essai à Rennes est désormais défiée. Les rumeurs sur l’arrivée des cinémas indépendants Utopia se multiplient depuis l’automne 2010 et se font plus explicites depuis janvier 2011.

« Toulouse du Nord-Ouest »

Né en 1976 à Avignon, le réseau Utopia gère à l’heure actuelle vingt-cinq salles réparties sur sept villes (Avignon, Bordeaux, Toulouse, Tournefeuille, Montpellier, Saint-Ouen et Pontoise). Un vrai poids lourd de l’art et essai en France.

Michel Malacarnet et Anne-Marie Faucon, fondateurs des cinémas Utopia. Crédits : europa-cinemas.com

Aujourd’hui, Utopia ne cache plus ses vues sur Rennes. « Rennes fait partie de nos fantasmes collectifs de toujours » reconnaît volontiers Anne-Marie Faucon, co-fondatrice d’Utopia. « Il y a un potentiel formidable dans cette ville, non encore exploré. La part du marché concernant les cinémas indépendants à Rennes est bien plus faible que dans d’autres villes universitaires : environ 8 %, contre 15 à 20 % pour Bordeaux ou Toulouse. »

En 2010, l’Arvor enregistrait tout de même 109 000 entrées et le Ciné-TNB 92 000, soit des progressions de 14% et 17% par rapport à 2009. Mais pour Michel Malacarnet, l’autre fondateur du réseau, c’est la survie à terme des cinémas d’art et essai rennais qui est menacée.

« Ce n’est pas de nous qu’il faut avoir peur, mais des circuits. » En 2010, le multiplexe Gaumont était en effet en tête des cinémas de Rennes, avec 966 000 entrées. Le circuit mise de plus en plus sur les versions originales et le secteur de l’art et essai : 35 % de sa programmation selon Utopia.

« Il est essentiel de créer un mouvement sur Rennes pour stabiliser la situation car le marché risque d’être entièrement contrôlé par le Gaumont. Il faut une intervention énergique pour fixer les positions en se concentrant sur l’art et essai pur et dur et en contournant le Gaumont sur les films art et essai les plus porteurs. »

Cette stratégie se base sur l’étude de marché qu’Utopia a fait réaliser en décembre 2010 auprès du cabinet Hexacom. « Avec cette étude, on s’est rendu compte que Rennes est une ville facile pour s’implanter. Une sorte de Toulouse du Nord-Ouest. »

Le document prévoit en effet que « le marché potentiel d’un nouveau complexe art et essai en centre-ville de Rennes s’élève entre 225 000 et 250 000 entrées ». Michel Malacarnet se veut encore plus optimiste : « d’après notre expérience, notamment à Toulouse, nous pensons pouvoir générer 300 000 spectateurs. » Des objectifs pour le moins ambitieux. « Nous toucherons un public plus large que le seul public cinéphile. Nous ne mordrons pas sur l’Arvor et le Ciné-TNB » assure le responsable du réseau, évoquant des reports d’entrées de l’ordre de 3 à 5 %.

Dialogue de sourds

Jacques et Patrick Frétel craignent toutefois pour leurs cinémas. « Nous nous interrogeons mon frère et moi. On ne comprend pas bien la stratégie de la Ville » s’inquiète Jacques, “d’autant plus que nous sommes à l’étroit à l’Arvor et que depuis sept ou huit ans, nous réclamons à la mairie trois ou quatre salles supplémentaires.” Ces approches n’ont jamais abouti.

Jacques Frétel

Patrick s’alarme du sort réservé à l’Arvor et au Ciné-TNB en cas d’implantation d’Utopia à Rennes : « Cela ne peut que marginaliser l’un ou l’autre lieu. Seuls ceux qui ne connaissent pas l’exploitation cinématographique sont capables de penser le contraire. La seule manière de renforcer la position de l’art et essai dans cette ville, ce serait que demain l’Arvor puisse disposer de cinq salles » tranche-t-il.

Les frères déplorent que les contacts entre Utopia et la municipalité de Rennes se soient noués en secret, sans les consulter. « On a appris le projet d’Utopia en septembre dernier, en recoupant un certain nombre d’informations. C’est un peu décevant que les élus n’aient pas eu le courage de l’exprimer en face. Et pas un mot de la part des responsables d’Utopia, que j’ai pourtant croisés dans des réunions professionnelles » avoue Jacques.

Michel Malacarnet réfute cette vision des choses. Pour lui, Utopia n’a pas pris l’initiative de consulter les jumeaux Frétel « car le projet était encore nébuleux. Mais on compte le faire dans les mois qui viennent si l’on parvient à s’arrêter sur un site ».

« Nous ne sommes pas des prédateurs. Il est vrai qu’Utopia peut inquiéter mais en même temps, on est vraiment parmi les gens les plus conciliants. »

D’après leurs expériences dans les villes de Toulouse ou Montpellier, les fondateurs arguent qu’un partenariat entre l’Arvor, le Ciné-TNB et l’éventuel Utopia pourrait stimuler les entrées des trois cinémas, émettant l’exemple d’un abonnement commun et d’un accord pour la répartition des copies. « Pour certains films, l’Arvor aurait bien sûr une copie en version originale dès leur sortie. Nous, on pourrait l’avoir trois ou quatre semaines après » suggère Anne-Marie Faucon.

Pour elle, il faut rompre avec « l’idée complètement idiote selon laquelle le potentiel d’un film est limité et que s’il y a deux copies d’un film, le nombre potentiel de spectateurs est divisé ».

Un argumentaire auquel ne croient pas les frères Frétel. « Il faut déjà parfois diviser les copies d’un film avec le Gaumont. Demain, il faudrait les partager en trois ? Ne nous leurrons pas ! »

Malgré cette opposition franche, Michel Malacarnet tient à mettre l’enjeu d’un Utopia à Rennes en perspective : « Les frères Frétel sont à quelques années de la retraite. L’implantation d’Utopia pourrait contribuer à assurer la pérennité de leur travail. Moi-même retraité depuis janvier, le projet se jouera certainement entre nos successions respectives. »

État du projet

Utopia sera-t-il le sauveur du cinéma indépendant rennais ? Les directeurs des cinémas existants en doutent. Et pourtant, les grandes lignes du projet se précisent.

1. Les liens avec la mairie de Rennes

En août 2010, Anne-Marie Faucon et Michel Malacarnet ont été reçus par la municipalité de Rennes pour reconnaître d’éventuels lieux d’implantation.

L' Utopia de Tournefeuille, dans la banlieue de Toulouse. Crédits : Archives DDM

Quelques semaines plus tard, ils accueillent en retour une délégation de la mairie dans leur cinéma phare de Tournefeuille.

Une opération séduction assumée. Pour Anne-Marie Faucon, « on n’existe bien que si on est désirés. S’implanter dans une ville où les élus nous seraient hostiles serait dissuasif ».

Des élus sympathiques et bienveillants pour « faciliter les choses sur un plan technique », voilà ce qu’attend Utopia de la Ville de Rennes. « Même si en même temps, nos collaborations privilégiées sont plutôt du côté des non-institutionnels, des associations » tient à ajouter la fondatrice d’Utopia.

Les responsables du réseau de cinémas programment une nouvelle rencontre avec la mairie de Rennes pour la fin février ou mars.

2. Le site d’implantation

En cette mi-février 2011, le lieu est loin d’être arrêté. Mais plusieurs perspectives sont ouvertes.

Le Cinéville rennais, situé sur la dalle du Colombier. Crédits : salles-cinema.com

  • Reprendre le Cinéville-Colombier, dont les locaux sont en vente ? Beaucoup d’acteurs du cinéma rennais y ont songé. Utopia évacue toutefois cette option : trop cher. « Le coût du bâtiment correspondrait à la totalité de ce que l’on peut investir dans ce projet » explique Michel Malacarnet. Il juge également que l’environnement-même du Cinéville ne correspond pas à la « marque Utopia ». « Nous choisissons des lieux atypiques, à proximité d’espaces de promenade et avec un esprit campagnard. » Euphémisme de rigueur, « le cadre du Cinéville n’est pas vraiment marqué par l’esthétisme ».

Ailleurs, plusieurs options :

Le centre culturel du Triangle, un des sites envisagés. Crédits : lulunet, Flikr

  • Le mail François Mitterrand et ses allées de platanes ? Le projet semble compromis par le classement en zone inondable du secteur.
  • Le Triangle ? L’endroit a l’avantage de bénéficier d’un centre culturel dynamique.
  • Les Prairies Saint-Martin ? « Leur cadre bucolique rappelle notre cinéma de Tournefeuille » s’enthousiasme Michel Malacarnet. Mais là encore, le lieu est classé zone inondable par les services de la Ville.

3. Le financement

Côté financier, Utopia affirme avoir les reins solides. « On s’est développé sans fonds propres, en demandant aux copains, sans l’aide des banques. » L’auto-financement est au cœur du discours d’Anne-Marie Faucon. « Hors Soutien Financier de l’Etat aux Industries Cinématographiques [IC] et aide sélective du Centre National du Cinéma [CNC], nous ne touchons pas de subventions des pouvoirs publics. »

Si les premiers temps ont été rudes, les cinémas Utopia atteignent aujourd’hui « à peu près partout l’équilibre et certaines salles ont un petit bénéfice, entre 30 000 et 70 000 euros, toujours réinvestis ».

Grâce à la mutualisation des fonds de soutien de tous ses cinémas, Utopia parvient à dégager tous les deux ans autour de 1 200 000 €. Cette somme conséquente leur permettrait d’obtenir « sans trop de difficultés » un prêt auprès d’une banque coopérative, partenaire habituel du réseau.

4. L’équipe du cinéma

Lors d’une réunion Utopia, Anne-Marie Faucon et Michel Malacarnet se sont renseignés sur les membres du réseau intéressés par le projet de Rennes. « On a été surpris de voir autant de mains se lever. On a beaucoup de volontaires pour le démarrage d’un cinéma dans cette ville. »

Michel Malacarnet est confiant. Et pour cause : signe majeur de l’avancée du projet, Utopia dispose déjà d’une équipe potentielle pour diriger un cinéma rennais, dont la gestion serait assurée au niveau local et de manière indépendante par le personnel.

Mathilde Boireau avec Antoine Lagadec

Tags:, , , , , , , , ,

L’art s’invite dans les entreprises

12 fév
A l’heure où le bien être des employés redevient une question importante dans les entreprises, l’introduction de l’art est désormais considérée comme un outil de management. « C’est un moyen comme un autre de dépoussiérer l’image des locaux d’un office notarial et de donner une chance à des jeunes talents » explique Yannick Torché, notaire à Rennes. « Nous utilisons l’Art comme un outil communicationnel au même titre que les sites Internet ou les communiqués » affirme Caroline Léon, directrice des projets et des clients pour l’agence de communication Essentiel  à Rennes.
 
Les salariés d’une entreprise passent, en moyenne, huit heures sur leur lieu de travail pour effectuer des tâches qui peuvent être répétitives, stressantes et parfois dénigrantes. Dans ce contexte, l’arrivée de l’art dans l’univers professionnel permet aux employés et à leurs employeurs de stimuler leur motivation, leur imagination en transformant leur condition de travail : « L’art nous permet de faire vivre et évoluer notre cadre de vie professionnelle » renchérit le notaire.
 
L’art permet aussi de s’évader momentanément et de fortifier un lien social avec les autres salariés en partageant des moments de convivialité. Galerie, exposition, événement : plusieurs initiatives sont mises en œuvre par les galeristes pour permettre à l’art de s’exprimer dans les entreprises.
 

Un phénomène tendance

Les professionnels du marché de l’Art à Rennes ont bien compris le phénomène et y répondent par des offres sur mesure ; plus de sept galeries commerciales sur dix proposent ce service personnalisé aux entreprises.

Ancien cadre supérieur, Grégory Lemanissier – directeur de la Galerie Art Circuit à Rennes – a constaté lors de son expérience professionnelle en entreprise que « les entreprises utilisent tous les jours des valeurs représentatives propres à leur structure et qu’elles souhaitent imposer à leurs clients, à leurs employés ou encore à une clientèle potentielle ». Ainsi donc, ce galeriste a décidé de développer, depuis plus de trois ans, deux concepts : exposition temporaire et organisation d’évènementiels.

Aujourd’hui, son offre représente environ 15 % de l’activité globale de la galerie d’art et concerne essentiellement des entreprises implantées en Ille-et-Vilaine avec des clients tels que des cabinets notariaux, des cabinets d’avocats, des agences de communication comme l’Agence Essentiel. « Les vernissages et les expositions temporaires sont des moyens mis en œuvre par notre société pour développer la communication de notre clientèle » atteste Caroline Léon, directrice des projets et des clients pour l’Agence de communication Essentiel. « On crée donc un événement autour de l’entreprise » continue-t-elle. Autant d’entreprises rennaises qui ont accueilli, dans leurs locaux, des expositions temporaires.

Grégory Lemanissier et Bertille Lagru d'Art Circuit, au salon Esprit Maison.

« Tous les collègues rallaient »

Dans l’entreprise de tissage Boucharra  à Vaulx-en-Velin (69), le concept de l’art en entreprise a ainsi fait des contestataires parmi les salariés. Danielle Valantin, 54 ans et comptable, explique qu’en 1988, « les employés étaient complétement hermétiques à l’art. Mon patron avait investi dans une œuvre d’un artiste local, j’étais la seule à le féliciter pour cette belle acquisition. Tous les collègues rallaient, ils auraient préféré qu’il augmente les salaires ou accorde une prime ».

Aujourd’hui, le rejet des toiles par les salariés est rare car les entreprises mettent régulièrement en place de véritable campagne de communication en interne. Néanmoins, si les gens ne réagissent pas en tant qu’employés ou clients de l’entreprise, ils réagiront en tant qu’Homme car chaque être humain a la capacité mentale de trouver sa propre connexion par rapport à l’œuvre et l’artiste. L’employé s’accapare donc insidieusement l’œuvre, sa fonction et sa signification. L’artiste et l’entreprise ne leur demandent pas d’aimer mais de reconnaître qu’ils sont concernés par l’œuvre quelle que soit la thématique de l’œuvre exposée. 

Pour les trois associés du cabinet Torché, le déclic s’est fait il y a trois ans, lors de l’installation de la Galerie Art Circuit à 400 mètres. Les notaires ont fortement sympathisé avec le responsable de la galerie lors de leurs premiers achats personnels : « Les trois-quarts du temps, les chefs entreprises sont des clients fidélisés en amont. En effet, les entrepreneurs qui sollicitent nos services pour leur société ont été en premier lieu : des particuliers, acheteurs de tableaux de la Galerie Art Circuit de Rennes. Satisfaits des prestations proposées, ces acheteurs reviennent à nous pour que nous leur organisions des évènementiels, des expositions temporaires… » témoigne Grégory Lemanissier.

Galerie Art Circuit, 22 rue de nemours à Rennes. Crédit Alisée Casanova

Expositions et vernissages 

Depuis, la galerie de Grégory Lemanissier organise toutes les années « au moins un vernissage dans les locaux notariaux avec deux artistes choisis collectivement. Nous travaillons à fichiers-clients communs afin d’accueillir dans nos bureaux les amis et relations pour une soirée-exposition de convivialité » ajoute Maître Torché.

Le travail des galeristes consiste donc, dans un premier temps, à capter avec précision le désir des chefs d’entreprises. Ils doivent discuter longuement avec eux ; étudier les lieux, la disposition des meubles, la configuration des pièces, les couleurs, les lieux de passages, les salariés  et leurs habitudes etc.

Puis, dans un second temps, identifier les thématiques de travail chez les artistes. L’idée est donc d’analyser la démarche artistique des artistes du catalogue de la galerie sollicitée et de la rapprocher du besoin de l’entreprise. Ils doivent confronter l’univers artistique à celui de l’entreprise. « Le prix de la location de l’œuvre n’intervient pas dans le choix des entreprises » atteste Grégory Lemanissier.

Le thème de l'entreprise s'invite jusque dans les toiles, galerie Art Circuit. Alisée Casanova.

La location participative

Au-delà des expositions, c’est le principe de la location qui s’applique. Plus précisément de la LOA : le leasing d’œuvres d’art soit, la location avec option d’achat. Cette formule se réalise sur mesure. Le coût de location mensuel représente 15 % du prix total des œuvres, un tarif qui devient dégressif en fonction de la durée de location et du prix total des œuvres.

Dans le cadre de la LOA, le prix d’achat de l’œuvre est diminué du loyer payé par l’entreprise si les salariés acceptent l’achat ; dès lors le salarié s’implique dans la sélection des œuvres. « Les salariés se positionnent alors comme une sorte de mécène interne » précise le galeriste Michaël Cheneau pour la galerie Mica.

Mécénat

Le mécénat est le financement artistique le plus ancien. Dans ce cas précis, les entreprises se posent alors en relais de l’art : «  Nous souhaitons encourager l’accessibilité à l’Art en favorisant les rencontres entre de jeunes artistes et le public dans le lieu insolite qu’est notre cabinet » explique Maître Torché.

Cette démarche de mécénat s’avère être autant un outil de management et de communication interne qu’un tremplin favorable à l’image de l’entreprise. « L’art devient dès lors un outil de communication privilégié pour l’entreprise qui souhaite associer son image ambitieuse, ses valeurs à la créativité et soutient efficacement par cet engagement la production artistique rennaise, Bretonne voir même nationale » témoigne le directeur entièrement investi de la galerie Art Circuit.

La galerie Art Circuit propose la location d'oeuvres aux entreprises. Février 2011. Alisée Casanova

En moins de cinq ans, de nombreux galeristes commerciaux du marché de l’art se sont positionnés sur ce créneau. La loi relative au mécénat, aux associations et aux fondations, favorise les actions des entreprises en faveur de l’Art contemporain, grâce à des abattements fiscaux.

« Les entreprises qui achètent, à compter du 1er janvier 2002, des œuvres originales d’artistes vivants et les inscrivent à un compte d’actifs immobilisés peuvent déduire du résultat de l’exercice d’acquisition et des quatre années suivantes, par fractions égales, une somme égale au prix d’acquisition. Pour bénéficier de la déduction prévue, l’entreprise doit exposer dans un lieu accessible au public le bien qu’elle a acquis pour la période correspondant à l’exercice d’acquisition et aux quatre années suivantes », extraits du Code Général des Impôts, article 2388 bis.

Gestion des évènements

Question pratique, les expositions temporaires ne demandent aucune logistique particulière pour les galeristes rennais. Pour l’accrochage des œuvres, un système spécial avec velcros se substitue aux clous traditionnels. A défaut, les œuvres sont accrochées à l’aide de crochets temporaires.

Sans laisser de traces sur les murs, les expositions sont entièrement installées en un rien de temps, la durée de location varie d’une galerie à une autre, côté responsabilité, les assurances conjointes endossent les éventuels dégâts sur les œuvres. En revanche, la sécurité incombe aux responsables des murs car l’évènement à lieu dans leurs locaux.

Simples à organiser, ces expositions temporaires ou permanentes rapprochent les artistes, les salariés et les employeurs afin de partager des instants de complicité, de bonheur, de réflexion et d’échange loin des contraintes de l’entreprise.

Tags:, , , , ,

Rennes, labellisée rock

12 fév
1979. Outre-manche, la vague punk déferle, The Clash confirment avec leur troisième opus London Calling. Ian Curtis sort avec Joy Division ce qui sera son unique album, Unknown Pleasures.
A Rennes, les Transmusicales voient le jour. Deux futures légendes du cru y font leurs gammes : Marquis de Sade et Etienne Daho,au sein d’un groupe au nom pour le moins lunaire, Entre les Deux Fils Dénudés de la Dynamo. Les influences sont claires : l’Angleterre à quelques brassées de là perfuse la scène rock rennaise à coups de beats mythiques, au même titre que le post-punk new-yorkais et la new-wave allemande.

De Marquis de Sade aux Popopopops

Trente ans plus tard, la capitale bretonne garde cette réputation de rebelle un peu à part dans le paysage culturel français. Ville étudiante indisciplinée, Rennes est-elle condamnée à produire du rock ?

Benoît Careil, président du label Pudding. Derrière lui les affiches des groupes qu’il a produit. Février 2011. ED

Benoit Careil, ancien Billy Ze Kick, dirige Pudding Productions et Labels à Rennes, une fédé qui regroupe une petite dizaine de producteurs rennais. Pour lui, « Rennes a toujours attiré les musiciens et c’est encore le cas aujourd’hui ».

Même constat au Jardin Moderne, lieu de création unique en son genre (organisation de concerts, locaux de répétition et d’enregistrement, espace de rencontre pour les artistes). « On accueille près de trois cents groupes en répétition à l’année. Vingt-sept groupes ont été enregistrés en 2010, soit près de 258 heures de bandes » affirme Yannick Orzakiewizc, responsable studio. Les artistes rennais continuent de chatouiller leurs guitares.

Difficile pourtant de se réinventer quand on a vu passer quelques uns des groupes les plus excitants des années 80. Entre autres et non des moindres : les new-waveux Marquis de Sade, les cultissimes Niagara, Etienne Daho, pop-star ultime, mais aussi Dominic Sonic, Billy Ze Kick et les gamins en folie, Marc Seberg

Difficile aussi d’exister sur la scène nationale et internationale quand on est labellisé Rennes et que l’on doit subir la comparaison avec d’illustres ancêtres. Fin des années 2000, deux groupes post-adolescents commencent à faire parler d’eux hors des frontières bretonnes : The Wankin’ Noodles et The Popopopops (vainqueur 2009 du prix CQFD-Les Inrocks).

Plébiscités par Jean-Louis Brossard, le boss des Transmusicales, les deux groupes sont devenus les représentants de la « nouvelle scène rennaise ». Au regard du nombre de groupes que compte la capitale bretonne, c’est peu.

Ce qui se passe à Rennes reste à Rennes

Stefani Gicquiaud, présidente du label Range Ta Chambre le confirme : « C’est très renno-rennais. On se connaît tous, on fait essentiellement du pop-rock et on sort finalement pas vraiment de la ville. » Le micro label crée en 2006 tente le rapprochement entre artistes via des albums collectifs plutôt réussis (et à l’artwork particulièrement soigné).

Laëtitia Shériff, Trunks, Montgomery, We only said, Cabine, Olivier Mellano, Santa Cruz, Robert le Magnifique… La scène rennaise est loin d’être à l’agonie, mais le travail de Range Ta Chambre est symptomatique : ce qui se passe à Rennes reste à Rennes.

La troisième compilation du label Range ta Chambre, parue en juin 2008.

Côté producteurs, la ville n’est pas en reste. Les labels indépendants fleurissent. On en compte à l’heure actuelle plus d’une trentaine, sans compter les projets ponctuels. Armada Productions, Foutadawa Prod, Mobil-Home, Enragé Productions, Fake Project, Mass Production, Kdb Records…

« Avec Rosebud (label qui a révélé Philippe Katerine, ndlr), on était parmi les premiers indés sur Rennes. C’était en 89. Dès qu’ils avaient du succès, les groupes devaient s’exporter à Paris pour signer. Daho, et Niagara l’ont fait très rapidement» se souvient Benoit Careil. Aujourd’hui, les associations sont nombreuses mais faute de moyens, les groupes dépassent rarement la frontière bretonne. Une vie en autarcie, qui fait aussi partie de l’identité de la ville.

« Ça n’a plus de sens politique de signer chez un indé »

Pour les labels indépendants, les temps sont durs : « on a toujours été précaires, fragiles. Quand Anticraft nous a contacté, on s’est senti flattés d’être démarché par un distributeur. Ça a été une erreur, on a perdu beaucoup d’argent. »

Aujourd’hui, Stefani Gicquiaud est régisseuse à la Station Service (une structure de création et de diffusion musicale tournée vers la scène). Elle continue le label par passion. « Mon ambition n’a jamais été de gagner de l’argent. »

La crise du disque a un peu précipité les choses. « Tout s’est accéléré il y a six ou sept ans »  analyse Benoit Careil.« Les majors arrêtaient de prendre des risques alors les musiciens montaient des associations, des labels. Comme il n’y a jamais eu d’argent, ils ont commencé à s’autoproduire ». En circuit fermé. « On apporte surtout un savoir-faire, pour accompagner de l’auto-production » renchérit Stefani Gicquiaud.

Exit les distributeurs

De l’ardeur, mais un espace de diffusion réduit. Deux albums à 300 tirages chacun en 2010 pour KdB Records, et sans distributeur. La grosse majorité des indés vendent les disques lors de concerts, sur internet ou par le bouche à oreille. « A Pudding, on sort un album par an. Fake records ne marche pas trop mal en ce moment avec les Wankin’ Noodles et The Popopopops, mais leur but c’est surtout de les faire signer chez les gros ».

Tout se perd. Il fut un temps où rock’n'roll et majors ne se faisaient pas vraiment les yeux doux. « En 2011, les artistes signent chez les indés par défaut. Dans les années 80, ça avait un sens, on partageait des valeurs. Les Béru, la Mano Negra avec Boucherie Productions, nous aussi avec Billy Ze Kick … On était tous là-dedans ».

De fait, les indés rennais servent de tremplin avant, peut-être, de se lancer dans le grand bain des majors. Découvreurs ou défricheurs avant d’être producteurs. Au Jardin moderne, « pour la plupart des sessions, le studio est fréquenté par des groupes locaux qui font leur premier enregistrement ». Bon nombre d’acteurs des labels sont d’ailleurs bénévoles, tout comme les musiciens qu’ils suivent. « Il n’y a plus aucune lucrativité dans le fait d’avoir un label » sourit Benoit Careil.

Création d’une scène rennaise dans les bibliothèques

Pour survivre, les producteurs s’improvisent tourneurs. Labels à Rennes mise sur la mutualisation afin d’être plus visible. Aux Trans par exemple, « un fantastique salon professionnel pour nous ».

Côté financement, les labels indés dépendent presque exclusivement d’aides, notamment de l’ADAMI et de la SPEDIDAM, deux sociétés civiles en charge de gérer les droits des artistes interprètes.

Après des années de léthargie, la ville de Rennes a pris conscience de la richesse du vivier musical rennais. Ce n’est qu’à l’été 2009 qu’est créé un « fonds de scène musicale rennaise ». Soit « cinq cents CD des années 80 à aujourd’hui », explique Fabienne Roginski, responsable des collections multimédias dans les bibliothèques de la ville.«

Le but est de mettre en valeur les artistes rennais en leur offrant un rayon qui leur est spécialement dédié. » Chez Pudding, cette aide représente une centaine de disques, soit 1000 à 1200 euros de rentrée d’argent (un quart du budget du label). Une façon de reconnaître enfin l’existence d’une scène locale, et aussi l’occasion « de réaliser un important travail de conservation ». Rennes, laboratoire du rock, est déjà un lieu de mémoire.

Élodie Dardenne

Tags:, , , , ,

Culture bretonne : une politique identitaire en demi-teinte

11 fév

En 2008, durant la campagne des municipales, Daniel Delaveau, l’actuel maire (PS) de Rennes promettait d’agir en faveur de la culture bretonne. Mais il ne partait pas de rien. Martial Gabillard, l’ancien adjoint à la culture d’Edmond Hervé, avait impulsé dès les années 80′s, une politique volontariste, avec la création :

- de la première école Diwan (1978),

- du comité consultatif à l’identité bretonne dans une logique de négociation avec les mouvements militants bretons (1996)

- du festival Yaouank (1999),

 - d’un centre de loisirs bilingue (2006),

- d’une signalétique bretonne sur les axes principaux…

Comment Daniel Delaveau a t-il poursuivi cette action ? Après trois ans de mandat, tour d’horizon de ses promesses. 

 

1) « Soutenir les associations bretonnes qui diffusent la culture traditionnelle »

Pour promouvoir la culture bretonne, la Ville compte sur l’organsiation de festivités populaires (Yaouank, Fest’Yves…). Elle en délègue le fonctionnement aux associations œuvrant en faveur de la culture et de la musique bretonnes (cercles celtiques, clubs de danse, Skeudenn Bro Roazhon).  

 

Ana Sohier, conseillère municipale (UDB) en charge du patrimoine culturel et immatériel.

 

 

Mais Ana Sohier, conseillère municipale UDB (Union Démocratique Bretonne) en charge du patrimoine culturel et immatériel au sein de la majorité, explique ce choix par une volonté de  « reconnaitre la place des habitants et des militants  ». Selon elle, c’est en s’engageant eux-mêmes dans la programmation et l’organisation des manifestations que leurs acteurs suscitent l’intérêt du public. 

 

 

 

 

- « Pas de festival artistique d’envergure européenne »

Ainsi, le festival Yaouank, le plus grand fest-noz de Bretagne, a vu le jour en 1999, à l’initiative de la Ville, afin « d’amener les jeunes à s’intéresser à la culture bretonne », souligne Martial Gabillard, l’ancien adjoint à la culture durant le mandat d’Edmond Hervé. Mais désormais, c’est l’association Skeudenn Bro Roazhon qui le gère, soutenue financièrement par la municipalité. En 2009 et 2010, l’association a perçu une subvention de 66 000 €, auxquels s’ajoutent 32 500 € au titre du festival, 5000 € de plus qu’en 2009. Un soutien conséquent qu’Alain Coquart, conseiller municipal pour le Parti Communiste, défend également. Même si « parfois, la part du festival consacré à la musique bretonne est discutable », tempère t-il.

Le groupe d’opposition Alliance Citoyenne  regrette « qu’il n’existe pas un festival artistique d’envergure européenne, en relation avec la culture celtique et bretonne » ; et suggère également la mise en place d’une semaine de l’histoire bretonne à Rennes : « En installant une statue de Anne de Bretagne » s’enthousiasme Frank Darcel, collaborateur du groupe.

2) « Conforter la présence symbolique de la langue bretonne »

L’un des piliers de la culture bretonne reste la langue. Pour la faire vivre dans les institutions publiques, Daniel Delaveau avait annoncé la mise en place d’une formation sur la base du volontariat pour les fonctionnaires municipaux. Une première pour la Ville. « La date de la formation n’est pas encore fixée, mais elle débutera prochainement » assure Ana Sohier, qui a récemment fait le buzz après s’être vu renvoyer par le Pôle emploi un chèque libellé en breton. Elle devrait concerner une vingtaine de personnes. Cette offre est calquée sur celle de la Région, qui avait attiré un effectif équivalent.

      - Aï’ta : « des services publics bilingues »

L’utilisation de la langue régionale dans la vie publique mais à grande échelle, c’est justement ce que revendique Aï ta, un collectif breton, qui tente d’attirer sur ce point l’attention des institutions et de la SNCF par des actions de désobéissance civile, sans violence. « Fin 2007, on a organisé un die-in dnas les locaux de la Star pour réclamer un affichage et un site internet bilingues », explique Tristan Le Nédélec, 24 ans, ancien membre actif à Rennes. Il salue l’initiative de la Ville qui met en service des livrets de famille bilingues, mais estime que ça ne suffit pas. « Dans une ville qui se revendique capitale de la Bretagne, le breton n’est pas assez considéré. On ne veut plus se sentir ghettoisés. A la Poste, à la SNCF, il faut imaginer des guichets tenus par des employés parlant breton ».

Alain Coquart, conseiller municipal (PC) s’oppose à cette idée. « L’exacerbation de l’identité bretonne a ses limites, surtout dans une ville où historiquement, on ne parlait pas breton. Et puis, comment valider le niveau de breton des fonctionnaires, alors qu’ils sont recrutés par concours ? » s’interroge l’élu. Avant d’émettre un doute sur l’offre de fonctionnaires bretonnants. « Sur trois millions d’habitants, je ne suis pas sûr qu’on ait 10% à maîtriser le breton ».  

     - La signalisation bilingue : « pas de systématisme » 

Principale vitrine de la langue bretonne selon la municipalité : la signalisation bilingue. « Mais pas de systématisme » mentionne Ana Sohier. Actuellement, les panneaux bilingues concernent donc les sorties d’agglomération, les axes principaux, les places du centre ville, la station de métro de la gare et le Liberté, ouvert l’an passé. Mais cette initiative n’est pas récente. « Cette politique date des années 80 et s’est faite progressivement depuis » indiquent Vallerie Meriadeg et Catherine Bouroulleg, chargés de mission à l’Observatoire de la langue bretonne.   

 

Place du Parlement, place Sainte-Anne, place de la Marie, boulevard de la Liberté, la ville de Rennes a fait le choix de limiter la signalisation bilingue aux grands axes.

Place du Parlement, place Sainte-Anne, place de la Marie, boulevard de la Liberté, la ville de

 

« Nous n’avons pas d’objectif précis, nous voulons simplement permettre à chacun d’être en contact avec le breton » indique Ana Sohier. Pour Alain Coquart, trop de plaques bilingues serait néfaste. « Dans une ville qui n’a jamais parlé breton, ça reviendrait à imposer des choix aux gens ». Il estime que « de toute façon, ce ne sont pas des plaques de rue qui vont permettre de parler breton ; d’ailleurs la rue de Fougères est bilingue, alors que personne ne parlait breton à Fougères ».     

 - « Pas de parité entre les deux langues »

 Si Tristan Le Nédélec travaille désormais dans les Côtes d’Armor, il connaît bien Rennes pour y avoir étudié la géographie. Il déplore, dans cette signalisation, l’absence de parité entre les deux langues. « Il suffit de voir les différences de police de caractère. Parfois, autant ne pas avoir de panneaux en breton ».

 

La gare est la seule station de métro dotée de panneaux en breton.

 

Frank Darcel d’Alliance Citoyenne, émet un souhait un peu différent encore de la signalisation bilingue : « qu’une grande partie des noms des nouvelles rues soient donnés en référence à l’histoire de Bretagne ».

Gwendal Denis, responsable du Master « langue bretonne et culture celtique » à Rennes 2, place lui, le débat bien au delà de la signalétique bilingue, et même des compétences de la ville : «  Il faut rendre le breton officiel, comme au Pays de Galles ».

4) « Permettre à chaque écolier et collégien de l’apprendre »

Reste un autre enjeu : rendre l’apprentissage du breton accessible à tous. Les cours pour adultes progressent chaque année, grâce à l’association Skol en Emsav. Quant aux filières bilingues, « Rennes est la ville bretonne qui accueille le plus d’enfants dans ces classes », souligne l’Observatoire de la Langue Bretonne.

 

Vallerie Meriadeg et Catherine Bouroulleg chargés de mission à l'Observatoire de la Langue Bretonne.

 

Paradoxe : aucune initiation à la langue bretonne n’est dispensée dans les classes primaires « classiques », contrairement aux autres départements bretons. Généralement, c’est le Conseil général qui finance ces dispositifs. « Mais ce n’est pas un axe prioritaire en Ile et Vilaine » indique Ana Sohier. Martial Gabillard, conseiller général chargé de la culture, estime quant à lui « que le plus important est de répondre à la demande parentale de filières bilingues ; chaque chose en son temps ». Alliance Citoyenne, le groupe d’opposition à la municipalité souligne l’importance d’une semaine d’initiation ludique à la langue bretonne en primaire, mais également de modules axés sur l’histoire de la région.

Prochainement, la ville de Rennes devrait franchir le niveau 2 de la charte « Ya d’ar brezhoneg » signée en 2008 et qui valorise sur une échelle de un à quatre les initiatives en faveur de la langue bretonne. Certaines villes comme Carhaix culminent déjà au niveau quatre.

Lénaëlle Simon

Tags:, , , ,

François Floret trace sa route entre Rennes et Saint-Malo

11 fév
François Floret en 2008

Rendez-vous au local de Rock Tympans, à l’heure du café. « Tiens, une tasse de fille ! ». François Floret, le créateur et directeur de la Route du Rock, est d’humeur joyeuse. La discussion commence, le dernier disque de PJ Harvey nous accompagne, « une putain de chanteuse ». A 42 ans François Floret est un fan, au sens le plus noble du terme. Résultat il a créé « le plus petit des grands festivals ».

Né à Rennes, il fait ses études ici. « Une maîtrise AES, et un DESS Aménagement du territoire ». Pas très rock’n'roll, peu importe. « Cela m’a permis de bosser dans les collectivités locales. En tant que secrétaire adjoint à la mairie de Chantepie, puis en remplacement à la mairie du Rheu ».

Après deux échecs au concours de la fonction publique, « je picolais avec mes potes la veille des concours, ça montre ma motivation » et peu d’espoirs de titularisation, François Floret prend une décision sur un coup de tête, « un jeudi à 1 heure du matin au fond de mon lit ». Terminé les bureaux des collectivités locales, la musique va devenir son métier.

Bénévole depuis le début, il reprend les rênes de Rock Tympans (l’association qui gère la Route du Rock). Nous sommes en 1998, le festival vit une période sombre, la Route est « en mort clinique ». « Nous sommes interdits bancaires, les bureaux sont installés chez moi ». L’opération sauvetage débute. L’édition 98 marque un tournant. La programmation, « l’une des meilleures encore aujourd’hui », peut se targuer de quelques illustres invités : Portishead, Yann Tiersen, PJ Harvey, Rachid Taha… Et le public qui répond présent, 22 000 personnes se pressent dans les champs autour du fort.

« Les mecs à l’antenne étaient déchirés en permanence »

Fin des années 70, François Floret n’est encore qu’un gamin lorsqu’il entend Joy Division et la voix de baryton de Ian Curtis. Cet amour de la new wave, il le déclamera plus tard à la radio. A Fréquence Numéro 1 d’abord, « une radio pourrie », puis à Canal B où il est recruté par Franck Roland qui tente de remettre sur pied la radio villageoise (B pour Bruz, un village tranquille des environs de Rennes).

A l’époque, il écoute religieusement Radio Savane, le précédent projet de Roland : « c’était bien punk, les mecs à l’antenne étaient déchirés en permanence ». Edmond Hervé, le maire socialiste de l’époque, met des bâtons dans les roues de Radio Savane. 1989, la radio libre la plus déjantée de Bretagne n’existe plus.

Avec Franck Roland et ses animateurs, Canal B devient une radio rock. François Floret y anime Sale temps pour les hits avec Stéphane Ridard (l’actuel Président de Rock Tympans), « tous les samedis, de 18 à 20 heures ». Parallèlement l’association continue d’organiser des concerts en ville. En 1991, les deux acolytes rencontrent Ludovic Renoult, un Malouin, qui veut tenter le rapprochement Rennes-Saint Malo. La Route du Rock est née.

1993 marque un tournant dans l’histoire du festival. Les organisateurs sont contactés par Bernard Lenoir « notre Dieu vivant », l’animateur radio vedette de France Inter veut s’impliquer dans un nouveau festival. « Il nous a dit qu’il ne se reconnaissait plus vraiment dans les Eurockéennes. Il voulait nous parrainer mais ce qu’il cherchait c’était un festival d’été ». La Route change de date, ce sera août.

Le fort Saint Père, après pas mal de heurts avec les autorités politiques de l’époque, servira d’écrin : « ça a été dur de convaincre la mairie de Saint Malo, ils nous ont pas mal baladé. Pour eux les rockeurs étaient tous des drogués en cuir sur leurs motos ». Coup de chance, l’adjoint au maire est un grand fan de Lenoir. La mairie cède. Aujourd’hui « les rapports sont très bons » assure-t-on à la Direction de la culture de la cité corsaire.

Rock indé et Stade rennais

Pendant l’interview, François Floret se lève à plusieurs reprises, va regarder les titres des chansons qui défilent sur son ordinateur. Dans les bureaux de l’association, où les disques prennent évidemment beaucoup de place, l’ambiance entre collègues est décontractée. On parle musique, voyages, soirées mais chacun est conscient de ce qui se joue là. Leur réputation de défricheurs de talents, de connaisseurs leur demande un travail de rabattage énorme.

 

  Les New-Yorkais Interpol, en 2001, avant même la sortie de
        leur premier album Turn On the Bright Lights.

 

Quand on demande à François Floret :

  • Son avis sur la scène rennaise, il fait la moue : « bof, ça nous parle pas vraiment. On est souvent taxés de racisme anti-Français. C’est vrai que les Américains ou les Nordiques nous donnent plus d’émotion »
  • S’il a d’autres passions dans la vie, il semble presque étonné de la question : « ouais bien sûr. Je m’intéresse à toutes les formes d’art, peinture, théâtre, c’est mon côté snob. Mais il faut que ce soit un peu trash. Je suis aussi un fan du Stade rennais, ça c’est mon côté beauf ». Preuve à l’appui, il soulève son mug orné d’un écusson des Rouge et noir.
  • Quel groupe il rêve de programmer à Saint Malo, il reprend  : « dans l’absolu ? Arcade Fire bien sûr, actuellement c’est le groupe le plus riche. Mais ils sont passés du côté obscur de la force ». Le petit festival n’a pas les moyens de débourser 300 000 euros (son budget total) pour faire venir les Canadiens.

Comment, alors, ont-ils réussi l’exploit de s’offrir en 2007 les Smashing Pumpkins, la formation de Billy Corgan étant réputée pour demander des cachets particulièrement exorbitants ? « Un pur hasard. On était à Tel-Aviv avec un projet de gros festival (le projet avortera finalement), on a contacté les Pumpkins mais ils étaient pris. Par contre le manager connaissait la Route du Rock, on a fait une offre, 120 000 euros pas plus, et c’est passé ! »

Mais les Américains, idoles des années 90, sont venus en touristes sur les côtes bretonnes. « Ils avaient quelques jours off avant un festival aux Pays-Bas, on a joué les bouche-trous ». Résultat : un concert décévant, « sans doute le pire de la Route du Rock ». Pas de quoi plomber l’ambiance, François Floret aime prendre des risques.

Le problème c’est que le festival voit souvent rouge niveau finances. Dépendante des subventions publiques, la Route du Rock, subit les effets des coupes franches dans les budgets alloués à la culture. Et son statut à part dans le paysage des festivals français ne lui attire pas que des amis, « Rock en Seine on est pas ami-ami avec eux, ils nous ont piqué PJ Harvey et Morcheeba en 2003 (première édition du festival parisien, ndlr), c’est un peu dur à avaler. On va dire qu’il y a coexistence pacifique. »

Le festival historique rennais les Transmusicales donne aussi la couleur « on entretient des relations de voisinage, on se connaît. Mais non, on ne travaille pas ensemble ». François Floret parle plus volontiers des Vieilles Charrues, l’autre gros festival breton d’été, « il y a pas mal de bénévoles des Charrues, qui sont passés chez nous ».

Le boss de la Route du Rock aime cultiver cette image indé, loin de la culture mainstream, à l’image de son festival. Une chose à ajouter ? « On a le record national de prise de bières, devant les Charrues. C’est pas négligeable, mais en fait je ne suis pas sûr de devoir m’en vanter ».

Elodie Dardenne

Pour en savoir plus l’histoire de la Route du Rock :

http://www.ina.fr/video/3981042001032/saint-malo-la-route-du-rock.fr.html

 

Tags:, , ,

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.