À Rennes, le conte se fait discret

11 fév

Légende arthurienne, contes populaires de Haute-Bretagne ou en langue bretonne : le conte et sa pratique sont souvent perçus comme une caractéristique régionale. Reconnu il y a deux ans au patrimoine immatériel de l’UNESCO, le conte a été remis au goût du jour à Rennes par le festival Mythos. Cependant, malgré le succès de cet événement, le conte reste confidentiel dans une ville qui ne compte que deux associations dédiées à la discipline. 

Crédit : festival Mythos

Janvier 2011, un lundi soir, square Charles Dullin, près de la prison Jacques Cartier. Dans la cave d’un immeuble qui sert de local à l’Association pour la Promotion du Conte la Filois (APC), créée en 1993, une petite dizaine de personnes de tous âges se retrouvent pour un atelier du conte intitulé « Les conteurs à bretelles ». Au programme de la soirée : partage des connaissances d’un conte d’ici ou d’ailleurs, réflexion sur le sens de ces récits, apprentissage de la mémorisation et de l’expression en public sur les conseils de Jean-Pierre Mathias, conteur de métier.

Pour le petit comité de conteurs amateurs, le partage et la transmission priment. Sous la lumière d’un néon et malgré le froid qui règne dans la pièce, Annie, jeune femme rousse, fait vivre une conte juif d’une voix douce. Autour d’elle, plusieurs affiches d’éditions passées du festival Mythos.

Mythos. LE festival du conte à Rennes. Créé en 1997 par Maël Le Goff, fils d’Alain Le Goff, conteur dont la réputation n’est plus à faire, et par Emilie Audren, alors étudiants, le festival s’appelait à l’époque En faim de conte.

 Au goût du jour

L’ambition de ses fondateurs : créer un événement à destination des étudiants pour dépoussiérer la pratique du conte. « Il s’agissait de rompre avec l’image du vieux conteur, avec un schéma un peu folkloriste. C’était une approche plus intellectuelle, avec des conteurs comme Yannick Jaulin ou Henri Gougaud », explique Aude Bruneau, secrétaire générale de l’association Paroles Traverses qui organise le festival. Et le projet prend auprès des étudiants de l’université.

Xavier Lesèche, conteur professionnel depuis plus de vingt ans en forêt de Brocéliande, reconnaît que Mythos a vraiment fait découvrir la pratique du conte à Rennes. Un succès également lié à l’évolution sociale de la Bretagne,  : « Dans les années 1950 et 1960, il y a eu un rejet contre le poids d’une époque. Avec le deuxième renouveau de la fin des années 1980 et du début des années 1990, le conte ne vient plus des milieux ruraux, mais des villes. »

Changement de cap

Cependant, Maël Le Goff et Emilie Audren sont plus ambitieux. En 2001, ils donnent une nouvelle impulsion au festival en changeant de projet artistique. Il s’appelle désormais Mythos et met à l’honneur « les arts de la parole ». Dans la programmation, se côtoient chanteurs, musiciens, slameurs, poètes, comédiens et conteurs.

« Nous voulions élargir le public, explique Aude Bruneau. C’était un cheval de Troyes pour capter un auditoire qui ne connaissait pas le conte et amener un public plutôt âgé vers les nouveaux artistes de la chanson française. » Et la formule fonctionne : dès 2001, 16 000 personnes assistent au festival. Plus de 22 000 lors de la dernière édition en 2010.

Toutefois, Aude Bruneau reconnaît que l’ouverture du festival à des artistes comme Yaël Naïm, Thomas Dutronc, Albin de la Simone ou encore Cali n’a pas seulement permis que d’élargir le public, mais aussi les subventions, de la part d’organismes tels que le Centre National des variétés.

Des aides financières obtenues grâce à la chanson et qui représentaient 6 % du budget total de 2010 de 448 000 €. Sans compter la subvention attribuée par la municipalité à hauteur de 76 900 €, stable depuis 4 ans. « Si nous étions restés sur quelque chose de plus confidentiel autour du conte en poussant sur un projet très pointu, nous n’aurions pas forcément obtenu les ressources artistiques pour maintenir la manifestation », admet Aude Bruneau. 

« Mélange des genres »

Jacky Derennes, président de l’Association pour la Promotion du Conte La Filois, reconnaît que Mythos a mis au goût du XXIe siècle une tradition passée : « Lors d’une soirée de contes, il y avait un ou deux musiciens qui jouaient en alternance. La musique a toujours été un élément lié au conte. » Cependant, il regrette le mélange des genres qui ne ferait plus la part belle aux conteurs, professionnels et amateurs.

Selon Aude Bruneau, le conte serait pourtant la discipline la plus valorisée par l’équipe du festival, l’attrait pour les chanteurs étant lui relayé par le grand public et les médias. Toutefois, en 2010, sur la soixantaine de représentations proposées, une vingtaine était exclusivement de la chanson, une trentaine mêlait théâtre et récit, et une dizaine se revendiquait du conte. Si le taux de remplissage était plus élevé pour le conte (92 %) que pour les concerts (79 %), les spectacles de conte ont eu lieu dans des salles d’une jauge de 158 places en moyenne, alors que les concerts se déroulaient dans des lieux pouvant accueillir 644 personnes en moyenne.

 Le « Off » n’est plus

Forte d’une soixantaine d’adhérents, l’APC a participé pendant treize ans au festival Mythos dans le cadre du « Off ». Dans les bars, dans les bibliothèques ou sur la scène ouverte du Magic Mirror, des conteurs amateurs de l’association transmettaient à un public de non initiés leur passion.

Une expérience qui ne sera toutefois pas réitérée cette année. La baisse de 50 % des subventions publiques, qui s’élèvent désormais à 12 000 €, ne permet plus à l’association de suivre financièrement. Le licenciement des deux salariés de l’APC cette année a engendré une baisse conséquente des différents événements organisés, le « Off » Mythos entre autres.

Selon une source proche de la municipalité rennaise, « le conte est loin d’être un axe prioritaire dans la politique culturelle et patrimoniale de la ville ». Municipalité dont l’aide financière est aujourd’hui réduite à 5 000 € , après avoir été de l’ordre de 10 000 €.

Une situation que déplore Jacky Derennes : « La ville de Rennes a fait des choix à travers le positionnement de Mythos très marqué d’un festival de qualité autour des arts de la parole. Mais la place des amateurs n’y est plus. »

 Confidentialité

L’APC trouve malgré tout son public, lors de rendez-vous réguliers, dans des lieux plus confidentiels, comme à la maison de quartier de Villejean, pour des soirées contes. Une fois par mois, des conteurs amateurs et professionnels se réunissent également à la Maison du Ronceray. La salle qui peut accueillir une soixantaine de personnes est pleine à chaque rendez-vous.

Loin de déplacer les foules rennaises, le conte reste avant tout une pratique artistique de proximité, comme l’explique Michel Corbineau, membre du Conseil d’Administration de l’APC : « Le conte n’amène pas de monde en festival. Citez-moi trois noms de conteurs connus du grand public… Je ne sais pas si le conte aura jamais une aura. Il n’a pas besoin de quatre cents personnes, dix peuvent suffire pour faire un bon public. Le propre du conteur, c’est de le maintenir en haleine, simplement avec sa voix. »

Camille Pesnel

 

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