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L’art s’invite dans les entreprises

12 Fév
A l’heure où le bien être des employés redevient une question importante dans les entreprises, l’introduction de l’art est désormais considérée comme un outil de management. « C’est un moyen comme un autre de dépoussiérer l’image des locaux d’un office notarial et de donner une chance à des jeunes talents » explique Yannick Torché, notaire à Rennes. « Nous utilisons l’Art comme un outil communicationnel au même titre que les sites Internet ou les communiqués » affirme Caroline Léon, directrice des projets et des clients pour l’agence de communication Essentiel  à Rennes.
 
Les salariés d’une entreprise passent, en moyenne, huit heures sur leur lieu de travail pour effectuer des tâches qui peuvent être répétitives, stressantes et parfois dénigrantes. Dans ce contexte, l’arrivée de l’art dans l’univers professionnel permet aux employés et à leurs employeurs de stimuler leur motivation, leur imagination en transformant leur condition de travail : « L’art nous permet de faire vivre et évoluer notre cadre de vie professionnelle » renchérit le notaire.
 
L’art permet aussi de s’évader momentanément et de fortifier un lien social avec les autres salariés en partageant des moments de convivialité. Galerie, exposition, événement : plusieurs initiatives sont mises en œuvre par les galeristes pour permettre à l’art de s’exprimer dans les entreprises.
 

Un phénomène tendance

Les professionnels du marché de l’Art à Rennes ont bien compris le phénomène et y répondent par des offres sur mesure ; plus de sept galeries commerciales sur dix proposent ce service personnalisé aux entreprises.

Ancien cadre supérieur, Grégory Lemanissier – directeur de la Galerie Art Circuit à Rennes – a constaté lors de son expérience professionnelle en entreprise que « les entreprises utilisent tous les jours des valeurs représentatives propres à leur structure et qu’elles souhaitent imposer à leurs clients, à leurs employés ou encore à une clientèle potentielle ». Ainsi donc, ce galeriste a décidé de développer, depuis plus de trois ans, deux concepts : exposition temporaire et organisation d’évènementiels.

Aujourd’hui, son offre représente environ 15 % de l’activité globale de la galerie d’art et concerne essentiellement des entreprises implantées en Ille-et-Vilaine avec des clients tels que des cabinets notariaux, des cabinets d’avocats, des agences de communication comme l’Agence Essentiel. « Les vernissages et les expositions temporaires sont des moyens mis en œuvre par notre société pour développer la communication de notre clientèle » atteste Caroline Léon, directrice des projets et des clients pour l’Agence de communication Essentiel. « On crée donc un événement autour de l’entreprise » continue-t-elle. Autant d’entreprises rennaises qui ont accueilli, dans leurs locaux, des expositions temporaires.

Grégory Lemanissier et Bertille Lagru d'Art Circuit, au salon Esprit Maison.

« Tous les collègues rallaient »

Dans l’entreprise de tissage Boucharra  à Vaulx-en-Velin (69), le concept de l’art en entreprise a ainsi fait des contestataires parmi les salariés. Danielle Valantin, 54 ans et comptable, explique qu’en 1988, « les employés étaient complétement hermétiques à l’art. Mon patron avait investi dans une œuvre d’un artiste local, j’étais la seule à le féliciter pour cette belle acquisition. Tous les collègues rallaient, ils auraient préféré qu’il augmente les salaires ou accorde une prime ».

Aujourd’hui, le rejet des toiles par les salariés est rare car les entreprises mettent régulièrement en place de véritable campagne de communication en interne. Néanmoins, si les gens ne réagissent pas en tant qu’employés ou clients de l’entreprise, ils réagiront en tant qu’Homme car chaque être humain a la capacité mentale de trouver sa propre connexion par rapport à l’œuvre et l’artiste. L’employé s’accapare donc insidieusement l’œuvre, sa fonction et sa signification. L’artiste et l’entreprise ne leur demandent pas d’aimer mais de reconnaître qu’ils sont concernés par l’œuvre quelle que soit la thématique de l’œuvre exposée. 

Pour les trois associés du cabinet Torché, le déclic s’est fait il y a trois ans, lors de l’installation de la Galerie Art Circuit à 400 mètres. Les notaires ont fortement sympathisé avec le responsable de la galerie lors de leurs premiers achats personnels : « Les trois-quarts du temps, les chefs entreprises sont des clients fidélisés en amont. En effet, les entrepreneurs qui sollicitent nos services pour leur société ont été en premier lieu : des particuliers, acheteurs de tableaux de la Galerie Art Circuit de Rennes. Satisfaits des prestations proposées, ces acheteurs reviennent à nous pour que nous leur organisions des évènementiels, des expositions temporaires… » témoigne Grégory Lemanissier.

Galerie Art Circuit, 22 rue de nemours à Rennes. Crédit Alisée Casanova

Expositions et vernissages 

Depuis, la galerie de Grégory Lemanissier organise toutes les années « au moins un vernissage dans les locaux notariaux avec deux artistes choisis collectivement. Nous travaillons à fichiers-clients communs afin d’accueillir dans nos bureaux les amis et relations pour une soirée-exposition de convivialité » ajoute Maître Torché.

Le travail des galeristes consiste donc, dans un premier temps, à capter avec précision le désir des chefs d’entreprises. Ils doivent discuter longuement avec eux ; étudier les lieux, la disposition des meubles, la configuration des pièces, les couleurs, les lieux de passages, les salariés  et leurs habitudes etc.

Puis, dans un second temps, identifier les thématiques de travail chez les artistes. L’idée est donc d’analyser la démarche artistique des artistes du catalogue de la galerie sollicitée et de la rapprocher du besoin de l’entreprise. Ils doivent confronter l’univers artistique à celui de l’entreprise. « Le prix de la location de l’œuvre n’intervient pas dans le choix des entreprises » atteste Grégory Lemanissier.

Le thème de l'entreprise s'invite jusque dans les toiles, galerie Art Circuit. Alisée Casanova.

La location participative

Au-delà des expositions, c’est le principe de la location qui s’applique. Plus précisément de la LOA : le leasing d’œuvres d’art soit, la location avec option d’achat. Cette formule se réalise sur mesure. Le coût de location mensuel représente 15 % du prix total des œuvres, un tarif qui devient dégressif en fonction de la durée de location et du prix total des œuvres.

Dans le cadre de la LOA, le prix d’achat de l’œuvre est diminué du loyer payé par l’entreprise si les salariés acceptent l’achat ; dès lors le salarié s’implique dans la sélection des œuvres. « Les salariés se positionnent alors comme une sorte de mécène interne » précise le galeriste Michaël Cheneau pour la galerie Mica.

Mécénat

Le mécénat est le financement artistique le plus ancien. Dans ce cas précis, les entreprises se posent alors en relais de l’art : «  Nous souhaitons encourager l’accessibilité à l’Art en favorisant les rencontres entre de jeunes artistes et le public dans le lieu insolite qu’est notre cabinet » explique Maître Torché.

Cette démarche de mécénat s’avère être autant un outil de management et de communication interne qu’un tremplin favorable à l’image de l’entreprise. « L’art devient dès lors un outil de communication privilégié pour l’entreprise qui souhaite associer son image ambitieuse, ses valeurs à la créativité et soutient efficacement par cet engagement la production artistique rennaise, Bretonne voir même nationale » témoigne le directeur entièrement investi de la galerie Art Circuit.

La galerie Art Circuit propose la location d'oeuvres aux entreprises. Février 2011. Alisée Casanova

En moins de cinq ans, de nombreux galeristes commerciaux du marché de l’art se sont positionnés sur ce créneau. La loi relative au mécénat, aux associations et aux fondations, favorise les actions des entreprises en faveur de l’Art contemporain, grâce à des abattements fiscaux.

« Les entreprises qui achètent, à compter du 1er janvier 2002, des œuvres originales d’artistes vivants et les inscrivent à un compte d’actifs immobilisés peuvent déduire du résultat de l’exercice d’acquisition et des quatre années suivantes, par fractions égales, une somme égale au prix d’acquisition. Pour bénéficier de la déduction prévue, l’entreprise doit exposer dans un lieu accessible au public le bien qu’elle a acquis pour la période correspondant à l’exercice d’acquisition et aux quatre années suivantes », extraits du Code Général des Impôts, article 2388 bis.

Gestion des évènements

Question pratique, les expositions temporaires ne demandent aucune logistique particulière pour les galeristes rennais. Pour l’accrochage des œuvres, un système spécial avec velcros se substitue aux clous traditionnels. A défaut, les œuvres sont accrochées à l’aide de crochets temporaires.

Sans laisser de traces sur les murs, les expositions sont entièrement installées en un rien de temps, la durée de location varie d’une galerie à une autre, côté responsabilité, les assurances conjointes endossent les éventuels dégâts sur les œuvres. En revanche, la sécurité incombe aux responsables des murs car l’évènement à lieu dans leurs locaux.

Simples à organiser, ces expositions temporaires ou permanentes rapprochent les artistes, les salariés et les employeurs afin de partager des instants de complicité, de bonheur, de réflexion et d’échange loin des contraintes de l’entreprise.

Les galeries en pleine opération séduction

11 Fév
 
19h00. En cette glaciale soirée de février 2011, DMA Galerie – située à 15 minutes du centre-ville – est exceptionnellement ouverte au public pour le vernissage de l’exposition « Glissement de terrains ». Tamara Poignant, chargée de communication et coordinatrice de la galerie, regarde avec satisfaction l’arrivée du public ; beaucoup lui sont inconnus.
Vernissage de l’exposition « Glissement de terrains » à la DMA Galerie, février 2011. Alisée Casanova.

Elle arrive à distinguer dans la foule les amateurs d’Art, des étudiants, des experts ou encore des habitués de galeries grâce à leur attitude : mains dans les poches, tête dans les épaules, pas hésitant. Elle s’approche furtivement d’un homme discret, Pascal-Luis Masson, et se met à discuter avec lui des œuvres exposées ; puis lui présente les artistes de la soirée : le « pictophile » Mardi Noir, Baptiste Ymonet et Vincent Jousseaume de l’Atelier Polyhèdre.

Faïence blanche émaillé, Atelier Polyhèdre, février 2011. Alisée Casanova.

Loin des préjugés liés à un certain art élitiste, ce vernissage dédié à l’art et destiné à tous (novices et collectionneurs) brise tous les tabous en offrant au public rennais l’opportunité de découvrir et de s’informer sur les différentes tendances de l’art contemporain et du design. « C’est la première fois que je viens à un vernissage, je ne savais pas que c’était ouvert à tout le monde » témoigne Pascal-Luis Masson, employé de bureau. Mais aussi d’acheter sans aucun complexe, pour son plaisir ou pour un investissement.

Les trois organisatrices de l’événement – Tamara Poignant, Mélanie Trévisan et Gwenaëlle Agnès – et le président de l’association, Nicolas Prioux, ont ainsi créé un environnement d’échange. « Nous cherchons à rendre l’art accessible au grand public, explique Nicolas Prioux – designer, responsable pédagogique à l’école de design Nantes Atlantique et directeur de l’association DMA. En créant des synergies entre l’art contemporain, le design et l’espace public ; nous impulsons des projets artistiques tournés systématiquement vers et pour le public » poursuit-il. Léance, 24 ans, étudiante en dernière année de master à l’Insa est sensibilisé à l’art depuis son enfance : « Je fais toutes les expositions d’art contemporain que ce soit dans les galeries ou dans les musées » témoigne-t-elle.

Nicolas Prioux, designer et président de l’association DMA. En arrière plan Chaise Eames, février 2009. Ph. Laurent Neyssensas

Désacraliser de l’art 

Maître Lorre, avocat et invité privilégié de DMA Galerie, pense que « toutes les formes d’Art sont désacralisées dès lors qu’elles sont accessibles à un large public ». Or, la mission des « galeries nouvelles générations » telles que le définit Grégory Lemanissier, propriétaire de la galerie Art Circuit (22 rue de Nemours à Rennes), « est de faire tomber cette barrière invisible et de désacraliser l’accès ». Bernard Lost, 46 ans, fonctionnaire atteste « adorer aller dans les galeries pour découvrir de nouveaux talents locaux et investir dans des toiles  ». En trois ans, il a acquis trois peintures.

La galerie Art Circuit, rue de Nemours à Rennes, février 2011. Alisée Casanova

« Les gens désirent voir, comprendre, acheter des œuvres d’art et vice versa ; les artistes ont besoin de se montrer au public pour se vendre et survivre sur le marché de l’art, explique Soizic Laute, galeriste au 17 rue Bertrand à Rennes. L’art sans un public acheteur, sans un regard critique ne peut pas exister » poursuit-elle. Selon Grégory Lemanissier : « c’est la société moderne qui a créée ce fossé avec des expositions et des ventes aux enchères où l’on trouve des œuvres à des sommes astronomiques ». Brigitte Horr, commerçante et amatrice d’art, dévoile qu’elle n’a « jamais acheté d’art, ni même envisagé. C’est trop cher alors je me contente d’acheter des reproductions de peintures connus dans les musées ou dans des boutiques de posters ». « J’ai plusieurs Van Gogh chez moi ! » poursuit-elle joyeusement.

De 30 à 6000 euros

Comme en témoigne la diversité du public de cette soirée de vernissage, les achats d’art contemporain et de design se sont démocratisés et ne semblent plus réservés à l’élite rennaise ni même aux professionnels de l’Art. « L’art doit se découvrir sans être un grand connaisseur et surtout, on doit pouvoir acheter une œuvre unique avec un budget modeste, confie Grégory Lemanissier, directeur de la Galerie Art Circuit à Rennes. Passionné par l’art, j’ai quitté mon poste de cadre pour m’installer sur Rennes et j’ai ouvert une galerie où le public rennais, collectionneurs et curieux, puisse découvrir et acheter des artistes contemporains locaux et étrangers » poursuit-il.



Présentoires d’oeuvres artististiques proposées actuellement à la galerie Art Circuit, Rennes. Crédit Alisée Casanova

Pour attirer le public, toutes les méthodes sont bonnes. Lors de l’ouverture de sa galerie en 2005, Soizic Laute qui est « tombée dans la marmite de l’Art quand elle était petite » a immédiatement attiré un large public en proposant des créations uniques de bijoux tout comme du mobilier design de luxe : « Notre proposition de bijoux rares est un excellent prétexte pour convier les gens à pousser la porte de la galerie, alors que le mobilier design concerne un public déjà averti. Mes prix vont donc de 30 à 6.000 euros » commente-t-elle. Françoise Faucheur, 63 ans et ancienne chef d’équipe pour une entreprise métallurgique : « J’ai attendu mes cinquante ans pour pousser la porte d’une galerie d’Art, je pensais que c’était réservé à une élite. Je n’ai encore jamais acheté de peintures ou de mobilier, mais j’ achète régulièrement des bijoux pour ma petite fille ».

Le directeur, Grégory Lemanissier, a quant à lui implanté délibérément sa galerie dans une rue passante et commerçante : « Au début, tout le monde était surpris de voir une galerie d’art située entre les petits commerces de proximité. Mon objectif était clair : je voulais me distinguer des autres galeries commerciales par mon emplacement géographique et le public visé. Je voulais être vu par tout le monde, entrer dans le quotidien des gens, les choquer, les interpeller pour qu’ils s’intéressent enfin à un art au prix raisonnable ». Afin d’attirer et de rendre l’art abordable financièrement à toutes bourses rennaises, Grégory Lemanissier expose dans sa boutique des toiles contemporaines dont les prix vont de 50 à 2.000 euros maximum : « C’est comme si j’avais un magasin de voiture ; je propose de la voiture familiale tout comme de la voiture de luxe ».

Grégory Lemanissier, directeur de la galerie Art Circuit, Rennes, salon Esprit Maison, 2010. Crédit Galerie Art Circuit

Une démocratisation en demi-teinte

Malgré un pas de géant vers une démocratisation de l’accès à l’art et au design, il n’en est pas moins vrai que certaines barrières entre les classes sociales existent toujours. En témoigne Grégory Lemanissier qui constate au quotidien que : « Plus le nombre de clients est important dans une galerie, plus les gros acheteurs se font rares. Les prix raisonnables proposés par ma galerie font fuir les collectionneurs. Ils n’aiment pas se mélanger. La classe moyenne supérieure reconnait que mes prix sont abordables et s’engagent. Mais les prix restent ‘astronomiques’ pour un ménage à faible revenu qui préfèrera investir dans de l’audiovisuel ».

Monsieur Lemanissier prouve par ses dires que la pyramide des besoins de Maslow, selon laquelle une famille recherche d’abord à satisfaire des besoins normatifs (exemple : achat de téléphone portable, ordinateur…) avant de vouloir accéder aux besoins situés au niveau immédiatement supérieur de la pyramide (exemple : achat d’un tableau) reste d’actualité.

Production artistique locale, galerie Art Circuit, février 2011. Alisée Casanova



Sur plus de 6.000 entreprises commerciales répertoriées par la Chambre du Commerce et de l’Industrie pour la communauté de commune de Rennes, seulement une dizaine de galeries commerciales existent. Dont seulement quatre qualifiées de « nouvelle génération ». Toutes les galeries rennaises ne se sont donc pas orientées vers ce nouveau marché commercial qu’est « Monsieur Tout-le-Monde ». « Je suis un découvreur de talent. Les œuvres d’art qui sont exposées dans ma galerie ne sont donc pas accessibles à n’importe quelle bourse ; mes principaux acheteurs sont des médecins, des avocats, des collectionneurs qui s’y connaissent en Art » affirme fièrement Michaël Cheneau, directeur de la galerie Mica à Saint Grégoire-Rennes. « L’œuvre la moins onéreuse dans ma galerie est à 300 euros, c’est un dessin de petit format unique » poursuit-il.

Même si le mot d’ordre des galeries nouvelles générations est « la diversité » afin de toucher un public aussi large que possible, l’acquisition d’art contemporain et du design par les classes populaires reste une gageure car l’investissement et la possession d’œuvre d’Art de maître demeure le fief d’une élite.    

Alisée Casanova