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L’édition à Rennes : difficile de se faire connaître

20 Fév
Bob August – Flickr

Même dans les librairies de la ville, les livres publiés par les maisons d’édition rennaises sont loin d’être les plus nombreux. Chez les libraires indépendants, comme dans les rayons des grandes chaînes, ils représentent entre 1 et 7 % du total des ouvrages proposés à la vente.

Et les titres parlent d’eux-mêmes : Histoire de Rennes, Les Lices et ses coulisses, Les Maisons à pans de bois à Rennes… Quand les grandes librairies rennaises travaillent avec les éditeurs locaux, l’ancrage régional prime, comme le concède cette libraire de la FNAC : « Nous commandons essentiellement des livres régionalistes. » D’ailleurs, dans ce magasin, l’interlocuteur qui s’occupe des maisons d’éditions rennaises est aussi la personne en charge du rayon région.

La spécialisation dans le tourisme et les ouvrages régionalistes des deux diffuseurs bretons, Coop Breizh et Edilarge, n’arrange pas les choses. Pour Christian Ryo, directeur de l’E.P.C.C. Livre et lecture en Bretagne, ce phénomène peut expliquer l’autodiffusion, pratiquée par les deux tiers des cinquante maisons d’édition rennaises : « Pour la littérature plus généraliste, les publications des éditeurs ne correspondent pas aux catalogues des diffuseurs bretons. »

Diversité littéraire

Car les éditeurs rennais sont loin de se restreindre à la littérature régionale. Poésie, romans, essais, BD, livres jeunesse : le panel est large. Une diversité littéraire que certains rares libraires indépendants valorisent dans leur démarche, se considérant avant tout comme des découvreurs, à l’image de Jérôme Saliou, propriétaire de la librairie Alphagraph : « J’essaie de m’attacher à l’offre. Si les ouvrages ne me donnent pas envie, je ne prends pas. » Et Christian Ryo de poursuivre : « Sans ces librairies, les petites maisons d’édition n’existeraient pas. »

Cependant, les grandes librairies collaborent avec des éditeurs locaux, encore principalement selon la demande : « Nous travaillons avec eux au coup par coup, s’il y a eu un article dans la presse par exemple », confirme la responsable de l’étage littérature chez Chapitre. Une logique que déplore Christian Ryo : « Ces librairies ne font que suivre le mouvement. Encore faut-il qu’il existe ! »

Travailler avec un diffuseur-distributeur

Afin de juguler ces problèmes de diffusion, certaines maisons d’édition rennaises ont choisi de passer par un diffuseur/distributeur. Pour Yves Landrein, directeur des éditions de La Part Commune, spécialisées dans les romans, essais et poésie, ceci permet de faciliter la logistique : « Je publie vingt-cinq livres par an, ça me prendrait trop de temps. Et puis, ça évite les soucis de réclamation quand les libraires traînent pour payer les factures. Le diffuseur a plus de poids pour faire pression. »

Un point de vue que partage Anaïs Billaud, assistante d’édition chez Apogée, qui publie chaque année vingt-cinq à trente ouvrages : « On ne peut pas sillonner la France pour vendre nos livres : il faudrait une personne salariée sur ce poste. » Un salarié, alors que les éditions Apogée n’en comptent que trois, dont un à temps complet.

Toutefois, travailler avec un diffuseur/distributeur n’est pas sans présenter d’inconvénients, comme l’explique Anaïs Billaud, pour qui le cahier des charges représente la principale difficulté : « De petites maisons d’édition comme la nôtre le remplissent difficilement. Nous devons envoyer nos nouveautés six mois à l’avance, ce qui demande d’anticiper sur la trésorerie. Nous ne le respectons pas toujours. »

Selon Yves Landrein, les retours d’invendus constituent le problème majeur : « En autodiffusion, les taux de retours sont compris entre 5 et 10 %, avec un diffuseur/distributeur, il est souvent de l’ordre de 35 %. Des ouvrages perdus, car souvent abîmés lorsqu’ils nous reviennent. » Une différence qui, selon lui, s’explique par la perte de maîtrise de ce que le libraire va commander.

Projet avorté

Pour faciliter le travail de diffusion aux petites maisons d’édition bretonnes, le projet Geod avait été conçu pour permettre à des éditeurs ayant des politiques éditoriales complémentaires de mutualiser leur diffusion. Imaginé en 2007, il n’a jamais vu le jour faute d’accord entre les éditeurs : « Se rassembler sur des problèmes, c’est une chose, mais encore faut-il se rassembler sur du positif », constate Christian Ryo.

Si Anaïs Billaud regrette cet échec, Cyrille Cléran, directeur des Editions de la Rue Nantaise, estime qu’il peut-être difficile de travailler dans ce sens : « Ce genre de projet part du principe que les éditeurs auraient des points communs. Or, leurs objectifs de départ ne sont pas toujours les mêmes. »

Deux métiers distincts

Lors de la création de sa maison d’édition en 2007, Cyrille Cléran se voit contraint de s’autodiffuser, faute d’un catalogue de publications suffisamment étoffé. Aujourd’hui, il revendique cette démarche comme un choix qui lui permet de défendre la douzaine d’ouvrages qu’il publie chaque année auprès des libraires.

Cependant, il reconnaît comme la plupart des éditeurs qu’édition et diffusion-distribution sont deux métiers distincts : « Plus on passe de temps à faire le colporteur, moins on gagne de sous. A l’origine, je n’ai pas une démarche de commercial, je ne me suis pas imaginé vendre à tout prix mes produits. »

Diffuser et distribuer ses ouvrages est chronophage comme le confirment Simon Pinel et Eric Marcelin. Un an après avoir fondé les éditions Critic, ils publient Le Projet Bleiberg, un polar de David S. Khara. Également propriétaires d’une librairie spécialisée dans la science fiction et la BD, ils disposent d’un bon réseau en France et sur Internet. D’émissions de radio en interviews, Le Projet Bleiberg connaît un véritable succès : il est écoulé à 10 000 exemplaires.

Alors en autodiffusion-autodistribution, Simon et Eric passent leurs nuits à travailler : « On se couchait à trois ou quatre heures pour préparer les colis. » Depuis, ils collaborent avec un diffuseur-distributeur pour faciliter la logistique.

Garder une relation avec le libraire

Qu’ils choisissent tel ou tel mode de diffusion, les éditeurs veulent avant tout entretenir une relation favorable avec les libraires. Lorsque la proximité géographique le permet, ils les démarchent eux-mêmes. Un procédé que valorisent certains libraires à l’image de Bernadette Vallée-Seigneur, de Planète IO : « Les petites maisons d’édition ont intérêt à se défendre, elles connaissent leurs ouvrages. » Ce contact prime pour les éditions Critic, qui se chargent encore de la diffusion : « On préfère faire notre communication nous-même. »

Anaïs Billaud voit d’ailleurs l’avenir de la diffusion-distribution dans ces relations de proximité entre les différents acteurs de la chaîne du livre : « J’ai l’espoir que les lecteurs veuillent un jour savoir qui est derrière le produit. Comme pour les AMAP, il y a peut-être une carte à jouer sur ce rapport direct. »

Camille Pesnel

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Bernadette, libraire : « Le livre est une arme politique pas forcément violente »

13 Fév

 

Bernadette Vallée-Seigneur, dans sa librairie de la rue Saint-Louis à Rennes. Février 2011. Virginie Trin

« Planète Io est une librairie qui compte dans le paysage rennais », lance Nicolas Foucher, qui tient la Cour des Miracles, un café-librairie à deux pas de la boutique de la rue Saint-Louis, à Rennes. Planète Io compte par sa durée, puisqu’elle existe depuis 1994 ; mais aussi et surtout grâce à sa patronne, Bernadette Vallée-Seigneur. A peine entré dans le magasin, on est surpris par les ouvrages innombrables disposés dans les rayonnages, sur les tables et même au sol.

En y cherchant de plus près, on trouve Bernadette, cachée derrière une étagère, débattant de la situation en Tunisie avec une jeune fille. Toutes deux assises autour d’un thé, joliment présenté sur un plateau oriental. Il ne faut pas connaître Bernadette depuis longtemps pour que cette petite bonne-femme, cheveux en bataille et mains dans les poches, vous en offre un. Comme le dit Mimi, une de ses amies, « quand Bernadette est là, le fauteuil des invités est toujours occupé ». Bernadette ne se cantonne en effet pas à son strict rôle de libraire. Elle aime aussi discuter avec ses clients. Intarissable sur tous les sujets, chacun des moments de sa vie est ponctué par la lecture.

Millitantisme littéraire

Les journaux d’abord. « Chez nous, on les lisait de la première à la dernière page ». La Croix, L’Aube et Le Monde Diplomatique dont elle parcourait les archives dans le grenier de la ferme familiale des Seigneur. Dans la Mayenne d’après-guerre, avec ses parents et ses onze frères et sœurs, elle discute beaucoup de l’actualité. Bernadette se rappelle notamment d’un feuilleton paru dans Ouest-France sur l’Afrique du Sud. « On a eu de sacrées discussions là-dessus ! »

Les ouvrages de résistance l’ont également marquée : « Le livre est une arme politique, pas forcément violente. » Ses premières manifestations ont été contre la guerre d’Indochine et d’Algérie. A l’époque, celle qui reste pudique sur son âge a alors une dizaine d’années et s’apprête à poursuivre l’héritage de son père,  d’obédience catholique social, Emile Seigneur, dit « Le Rouge ».

Une réputation de femme engagée qui lui colle encore à la peau : « Pour l’avoir vu lors de réunions préparatoires sur des salons, elle veut toujours réfléchir sur le pourquoi de l’événement, sinon, ça la chagrine », confie Nicolas Foucher.

Vers l’âge de vingt ans, en « pure autodidacte », elle part à Paris et s’inscrit au cours de Pierre Bourdieu à l’Ecole pratique. C’est à cette occasion qu’elle se familiarise avec la sociologie. Un regard sociologique qu’elle porte aussi sur mai 1968. Elle y a participé activement en tant qu’adhérente au Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne : « Les librairies n’ont jamais autant été fréquentées qu’à cette époque », détaille-t-elle. C’est à la même période que Bernadette rencontre Bernard Vallée, son mari, avec qui elle tient aujourd’hui Planète Io.

Une vision humaniste

Bernadette a repris la librairie Planète Io en 1994. Février 2011. VT

Son livre préféré ? Moi et les autres, d’Albert Jacquard. Un ouvrage qu’elle relit régulièrement et qui est toujours coincé en plusieurs exemplaires entre deux piles de livres de sa boutique. Un ouvrage dont elle s’est également servi comme matériel pédagogique quand elle tenait une Société Coopérative et Participative (SCOP) à Laval, pour montrer aux femmes RMIstes en quête de réinsertion professionnelle un dessin sur la formation de la personnalité. « Bernadette croit à un monde à l’accès culturel plus répandu », affirme Yann, un client assidu à la librairie.

En 1994, la SCOP fait faillite, mais Bernadette a déjà un nouveau projet. Une affaire de famille. Bernard, alors propriétaire d’une librairie à Laval, nommée Planète Io, lui propose de déménager à Rennes. Le but : reprendre la boutique de livres qu’avait ouverte Nanou, une de leurs trois enfants, deux années auparavant. Une librairie Planète Io deuxième du nom est alors née.

« Faire vivre le livre » à travers des rencontres littéraires

« On s’était juré de ne jamais travailler ensemble, car on n’est pas très fusionnel comme couple », ironise Bernadette. Mais d’un autre côté, la gestion d’une librairie apparaît comme une suite logique dans le parcours de vie de Bernadette : « Je dis toujours qu’il faut créer quelque chose. »

Une création permanente autour du livre, qu’elle « fait vivre » à travers ce qu’elle appelle « notre bébé » : les Rencontres d’été, une semaine de débats autour d’un ouvrage. Un événement annuel en accord avec la vision qu’a Nicolas Foucher des propriétaires de planète Io, qui les considère comme des « passeurs d’idées ».

Bernadette organise aussi des rencontres littéraires au bar Le Knock. Sylvie Berthelot et Marité Bouchère, les gérantes du bistrot, ont rencontré Bernadette lorsqu’elles tenaient le bar du Théâtre National de Bretagne et où le couple de libraires présentait ses ouvrages. Sylvie raconte : « On ne peut pas ne pas aimer Bernadette. Elle est très fidèle, puisqu’elle nous a suivies au Knock. Ici, c’est un peu comme une annexe de Planète Io. »

Si sa vie est rythmée par la lecture, Bernadette n’a jamais sauté le pas de l’écriture. Elle qui n’a de cesse de répéter qu’elle « ne regarde jamais dans le rétro » a tout de même un regret : ne pas avoir couché sur papier sa vision de la société.

Camille Pesnel et Virginie Trin

Cafés-librairies : un concept à ré-inventer

11 Fév

Bar-librairie La Cour des Miracles à Rennes, février 2011. Virginie Trin.

 « La Bretagne est la région qui concentre le plus de cafés-librairies en France », tel est le constat que dresse Christian Roy, directeur de l’Etablissement public de coopération culturelle (EPCC) Livre et Lecture en Bretagne. Le phénomène a débuté en 1993, avec l’ouverture du Caplan à Guimaëc. Depuis, dix-sept établissements ont ouvert dans la région et ont formé une association en 2006 : Calibreizh.

Restauration avant tout

Le terrain breton serait donc propice à l’implantation de cafés-librairies. Mais cela reste une activité culturelle à l’économie fragile. La partie librairie ne rapporte que 20% du chiffre d’affaires dans les deux établissements rennais, la Cour des Miracles et le Papier Timbré. Les 80% restants proviennent de la partie bar et restauration.

Le Papier Timbré, l'un des de cafés-librairies de Rennes. Février 2011, Virginie Trin.

Sophie Neuville, gérante à Quimper du Bistro à Lire et présidente de l’association Calibreizh, développe : « On a des gens qui viennent manger souvent et qui n’ont jamais acheté un livre. Ça m’énerve parfois. Si notre objectif n’est pas d’être des professionnels du livre, on reste quand même des libraires. »

A la Cour des Miracles, dans le centre-ville de Rennes, en semaine, on peut faire le même constat. Si la salle du premier étage est pleine à l’heure du déjeuner, c’est davantage pour se restaurer que pour  acheter des livres. Nicolas Foucher, le gérant, a une explication : sa clientèle est « très variée et dissociée ». Celle du bar  et du restaurant est différente de celle de la librairie.

Seule une parenthèse dans l’année vient contredire des statistiques basses pour le coin librairie : le mois de décembre. « C’est le mois où je me sens libraire », confie Nicolas Foucher. Son établissement réalise alors un quart à un tiers de son chiffre d’affaire librairie de l’année, en proposant une sélection d’ouvrages installés sur la terrasse du café.

Innovation et spécialisation

Le reste du temps, il explique qu’il s’efforce d’innover, de surprendre le public. Le speed booking[1] par exemple, idée novatrice il y a deux ans, s’est essoufflée. Nicolas Foucher propose désormais des apérimots, « un concept humoristique qui amène un public moins sérieux que dans les cafés philo ».

Pour fidéliser la clientèle, les cafetiers-libraires se spécialisent aussi parfois dans un genre littéraire. Sophie Neuville a choisi les polars. La Cour des miracles possède un rayonnage pointu en matière de BD indépendante et de livres libertaires. Nicolas Foucher précise : « On propose toujours ce qu’on aime : si on n’a pas envie de défendre un livre, ce n’est pas la peine de le vendre. »

La Cour des Miracles, spécialisée dans la BD indé et les livres libertaires. Février 2011, Virginie Trin.

Cette spécialisation lui permet de « proposer des bouquins qu’on ne voit pas ailleurs », histoire de contourner la concurrence des autres librairies qui font du commerce du livre leur première activité. Sophie Neuville pointe de son côté le poids grandissant du Web : « Neuf millions de livres vendus sur Internet l’année dernière, c’est autant d’ouvrages que les petits libraires ne vendent pas. » Alors, les revenus d’un conjoint salarié et l’activité café permettent de compenser le manque à gagner.

Formule méconnue

Si l’on compte principalement sur l’activité du livre, la tâche s’avère plus compliquée. C’est ainsi que le Pandakawa, un manga-café rennais, a fermé ses portes en 2010 après un an et demi d’existence, faute de clients. « Les fans de mangas à Rennes avaient déjà leurs habitudes dans des boutiques spécialisées », explique Alexis Pernod, l’ancien gérant du Pandakawa.

Le concept, une variante de café-librairie importée du Japon, se fondait sur un forfait horaire comprenant lecture comme dans une bibliothèque et boisson à volonté. La partie bar s’est avérée être une activité secondaire, contrairement aux cafés-librairies. Résultat : Alexis Pernod n’a pas réussi à équilibrer ses comptes.

Il attribue aussi l’échec du Pandakawa au manque de familiarisation du public avec un concept original. Sophie Neuville déplore également le fait que « les gens connaissent les cafés-librairies, mais ne savent pas comment cela fonctionne ». Les murs de tels bistrots peuvent apparaître aux yeux du client non initié comme une bibliothèque décorative, sans avoir forcément conscience que les ouvrages sont en libre service et peuvent être achetés.

Financements difficiles

Ce manque de visibilité pose également problème pour trouver des financements. Alexis Pernod se rappelle de son expérience du Pandakawa : « A la Chambre de commerce et d’industrie, il y a un scepticisme ambiant pour les projets un peu trop originaux. » Du côté des banquiers, « ils ne voient pas vraiment ce qu’on veut faire », renchérit Sophie Neuville. Il y a dix ans, cette dernière a dû écumer une trentaine de banques avant d’en trouver une qui soutienne son projet.

Par ailleurs, l’association Calibreizh n’est pas là pour financer les cafés-librairies qui seraient en difficulté[2]. C’est ainsi que le café-librairie de Lorient n’a pas survécu, par exemple.

Projets nombreux

Pourtant, paradoxalement, le concept attire toujours. Sophie Neuville a répertorié au moins trois nouveaux cafés-librairies (à Lannion, Morlaix et Saint-Guénolé) pour intégrer Calibreizh cette année.

A l’EPCC Livre et Lecture en Bretagne, Christian Roy reçoit aussi régulièrement des candidats qui veulent ouvrir de nouveaux cafés-librairies : « Ce sont souvent des gens qui ne viennent ni du milieu de la librairie ni du café. On ne les pousse pas à le faire. Il faut être sûr qu’il y ait un bon partenariat avec les réseaux associatifs et un bon équilibre avec les librairies traditionnelles alentours. »

Renouveler le concept

Yann Gautier, 37 ans, musicien au chômage, fait partie de ces personnes qui souhaitent se lancer dans la création d’un café culturel, à Rennes. Mais pas un café-librairie. Il trouve le concept « trop limité ». Pour lui, boire un café en lisant, « je peux le faire partout ». Quant à lire des livres neufs proposés par le café, en tant que client, il trouve cela gênant :

« Ce que j’aime pas dans le café-librairie, c’est que j’ai l’impression que c’est une librairie, à côté d’un bar, sans réelle symbiose. Ça m’est arrivé d’acheter un bouquin à la Cour des Miracles, je ne suis pas allé boire un verre en même temps, ou alors à un autre moment. Il n’y a pas vraiment le côté convivial qu’on peut imaginer dans un café-librairie. »

Yann Gautier souhaite créer un café culturel. Février 2011, Virginie Trin.

Il souhaite faire évoluer le concept en développant des partenariats avec des librairies existantes :

« L’idée est d’avoir une sorte de vitrine avec une thématique par mois. Des partenaires, libraires et disquaires, pourraient proposer une sélection autour de ce thème. Parallèlement, on pourrait avoir un fond de livres de poche pour que les gens puissent consulter sur place, emprunter et échanger. »

Virginie Trin


[1] Comme du speed dating, mais au lieu de draguer, on présente ses lectures.

[2] En 2010, Calibreizh a reçu 3000 euros de la Drac et 3000 de la région pour pouvoir éditer un guide recensant tous les cafés-librairies de Bretagne. Hormis cela, aucune subvention particulière n’est allouée à l’association.

À Rennes, le conte se fait discret

11 Fév

Légende arthurienne, contes populaires de Haute-Bretagne ou en langue bretonne : le conte et sa pratique sont souvent perçus comme une caractéristique régionale. Reconnu il y a deux ans au patrimoine immatériel de l’UNESCO, le conte a été remis au goût du jour à Rennes par le festival Mythos. Cependant, malgré le succès de cet événement, le conte reste confidentiel dans une ville qui ne compte que deux associations dédiées à la discipline. 

Crédit : festival Mythos

Janvier 2011, un lundi soir, square Charles Dullin, près de la prison Jacques Cartier. Dans la cave d’un immeuble qui sert de local à l’Association pour la Promotion du Conte la Filois (APC), créée en 1993, une petite dizaine de personnes de tous âges se retrouvent pour un atelier du conte intitulé « Les conteurs à bretelles ». Au programme de la soirée : partage des connaissances d’un conte d’ici ou d’ailleurs, réflexion sur le sens de ces récits, apprentissage de la mémorisation et de l’expression en public sur les conseils de Jean-Pierre Mathias, conteur de métier.

Pour le petit comité de conteurs amateurs, le partage et la transmission priment. Sous la lumière d’un néon et malgré le froid qui règne dans la pièce, Annie, jeune femme rousse, fait vivre une conte juif d’une voix douce. Autour d’elle, plusieurs affiches d’éditions passées du festival Mythos.

Mythos. LE festival du conte à Rennes. Créé en 1997 par Maël Le Goff, fils d’Alain Le Goff, conteur dont la réputation n’est plus à faire, et par Emilie Audren, alors étudiants, le festival s’appelait à l’époque En faim de conte.

 Au goût du jour

L’ambition de ses fondateurs : créer un événement à destination des étudiants pour dépoussiérer la pratique du conte. « Il s’agissait de rompre avec l’image du vieux conteur, avec un schéma un peu folkloriste. C’était une approche plus intellectuelle, avec des conteurs comme Yannick Jaulin ou Henri Gougaud », explique Aude Bruneau, secrétaire générale de l’association Paroles Traverses qui organise le festival. Et le projet prend auprès des étudiants de l’université.

Xavier Lesèche, conteur professionnel depuis plus de vingt ans en forêt de Brocéliande, reconnaît que Mythos a vraiment fait découvrir la pratique du conte à Rennes. Un succès également lié à l’évolution sociale de la Bretagne,  : « Dans les années 1950 et 1960, il y a eu un rejet contre le poids d’une époque. Avec le deuxième renouveau de la fin des années 1980 et du début des années 1990, le conte ne vient plus des milieux ruraux, mais des villes. »

Changement de cap

Cependant, Maël Le Goff et Emilie Audren sont plus ambitieux. En 2001, ils donnent une nouvelle impulsion au festival en changeant de projet artistique. Il s’appelle désormais Mythos et met à l’honneur « les arts de la parole ». Dans la programmation, se côtoient chanteurs, musiciens, slameurs, poètes, comédiens et conteurs.

« Nous voulions élargir le public, explique Aude Bruneau. C’était un cheval de Troyes pour capter un auditoire qui ne connaissait pas le conte et amener un public plutôt âgé vers les nouveaux artistes de la chanson française. » Et la formule fonctionne : dès 2001, 16 000 personnes assistent au festival. Plus de 22 000 lors de la dernière édition en 2010.

Toutefois, Aude Bruneau reconnaît que l’ouverture du festival à des artistes comme Yaël Naïm, Thomas Dutronc, Albin de la Simone ou encore Cali n’a pas seulement permis que d’élargir le public, mais aussi les subventions, de la part d’organismes tels que le Centre National des variétés.

Des aides financières obtenues grâce à la chanson et qui représentaient 6 % du budget total de 2010 de 448 000 €. Sans compter la subvention attribuée par la municipalité à hauteur de 76 900 €, stable depuis 4 ans. « Si nous étions restés sur quelque chose de plus confidentiel autour du conte en poussant sur un projet très pointu, nous n’aurions pas forcément obtenu les ressources artistiques pour maintenir la manifestation », admet Aude Bruneau. 

« Mélange des genres »

Jacky Derennes, président de l’Association pour la Promotion du Conte La Filois, reconnaît que Mythos a mis au goût du XXIe siècle une tradition passée : « Lors d’une soirée de contes, il y avait un ou deux musiciens qui jouaient en alternance. La musique a toujours été un élément lié au conte. » Cependant, il regrette le mélange des genres qui ne ferait plus la part belle aux conteurs, professionnels et amateurs.

Selon Aude Bruneau, le conte serait pourtant la discipline la plus valorisée par l’équipe du festival, l’attrait pour les chanteurs étant lui relayé par le grand public et les médias. Toutefois, en 2010, sur la soixantaine de représentations proposées, une vingtaine était exclusivement de la chanson, une trentaine mêlait théâtre et récit, et une dizaine se revendiquait du conte. Si le taux de remplissage était plus élevé pour le conte (92 %) que pour les concerts (79 %), les spectacles de conte ont eu lieu dans des salles d’une jauge de 158 places en moyenne, alors que les concerts se déroulaient dans des lieux pouvant accueillir 644 personnes en moyenne.

 Le « Off » n’est plus

Forte d’une soixantaine d’adhérents, l’APC a participé pendant treize ans au festival Mythos dans le cadre du « Off ». Dans les bars, dans les bibliothèques ou sur la scène ouverte du Magic Mirror, des conteurs amateurs de l’association transmettaient à un public de non initiés leur passion.

Une expérience qui ne sera toutefois pas réitérée cette année. La baisse de 50 % des subventions publiques, qui s’élèvent désormais à 12 000 €, ne permet plus à l’association de suivre financièrement. Le licenciement des deux salariés de l’APC cette année a engendré une baisse conséquente des différents événements organisés, le « Off » Mythos entre autres.

Selon une source proche de la municipalité rennaise, « le conte est loin d’être un axe prioritaire dans la politique culturelle et patrimoniale de la ville ». Municipalité dont l’aide financière est aujourd’hui réduite à 5 000 € , après avoir été de l’ordre de 10 000 €.

Une situation que déplore Jacky Derennes : « La ville de Rennes a fait des choix à travers le positionnement de Mythos très marqué d’un festival de qualité autour des arts de la parole. Mais la place des amateurs n’y est plus. »

 Confidentialité

L’APC trouve malgré tout son public, lors de rendez-vous réguliers, dans des lieux plus confidentiels, comme à la maison de quartier de Villejean, pour des soirées contes. Une fois par mois, des conteurs amateurs et professionnels se réunissent également à la Maison du Ronceray. La salle qui peut accueillir une soixantaine de personnes est pleine à chaque rendez-vous.

Loin de déplacer les foules rennaises, le conte reste avant tout une pratique artistique de proximité, comme l’explique Michel Corbineau, membre du Conseil d’Administration de l’APC : « Le conte n’amène pas de monde en festival. Citez-moi trois noms de conteurs connus du grand public… Je ne sais pas si le conte aura jamais une aura. Il n’a pas besoin de quatre cents personnes, dix peuvent suffire pour faire un bon public. Le propre du conteur, c’est de le maintenir en haleine, simplement avec sa voix. »

Camille Pesnel