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Rennes : « enfant pauvre » du jazz ?

13 Fév

Jazz à l’Etage renouvèle l’expérience du 14 au 18 mars 2011, à Rennes.  Créé en 2010 par l’association Jazz35 à l’initiative de Yann Martin, directeur du label Plus Loin, ce festival propose une scène qui manquait à la ville. Tout en laissant la place aux musiciens français, il reçoit la nouvelle génération de jazzmen qu’incarne le contrebassiste israélien Avishaï Cohen, parrain du festival.

Recevoir des pointures de renommée internationale, c’est aussi ce qu’ont  tenté en 2009 Karim Khan-Renault, propriétaire du château d’Apigné situé dans la commune du Rheu et l’association Jazz à Rennes en créant Jazz Rennes Festival . Diana Krall, Keith Jarret, Sonny Rollins, Marcus Miller, Herbie Hancock… pour la modique somme de 900 000 € ! Au départ soutenus par l’ensemble des collectivités  (Conseil régional et général, Rennes Métropole, Ville de Rennes et du Rheu et certains mécènes), ils voient leur tentative avorter. A la mi-juin, les partenaires déclarent leur abandon suite à la crise économique.

Rennes du rock

Alors qu’une étude des publics du jazz en Bourgogne – qui s’appuie sur l’enquête sur les pratiques culturelles des français menée en 1997 – indique une démocratisation du jazz jusque là perçu comme élitiste, Rennes reste surtout connue pour sa scène rock et électro.

Si Yann Martin a choisi de quitter Paris pour revenir à Rennes et y installer son label en 2007, c’est d’abord parce qu’il est rennais, mais surtout afin de proposer une offre jusque là absente ou insuffisante : « Rennes est une ville très ouverte culturellement, mais qui, à mes yeux, a besoin de jazz, de plus de jazz, en tout cas. C’est un peu l’enfant pauvre du genre. »

Initiatives ponctuelles

Pourtant certains festivals existaient déjà avant :

  • Jazz à l’Ouest, créé par la MJC de Bréquigny, a fêté ses 20 ans en 2010. Mais leur programmation n’est pas uniquement centrée sur le jazz, elle s’oriente vers la fusion, et subit quelque peu la restriction budgétaire  nationale affectée à la culture.
  • La Ferme de la Harpe, par le biais de son club de jazz, organise aussi depuis 2000  un festival qui a lieu en mai.  « Il s’agit surtout de donner une scène aux amateurs et élèves de nos formations, même si nous invitons aussi quelques musiciens professionnels », explique Maxime Rohan, responsable du club de jazz et directeur de l’animation au sein de l’association.
  • En 2007, une partie des habitants de la commune d’Hédé (à une vingtaine de kilomètres de Rennes), dont le saxophoniste Guillaume Saint-Jammes et sa femme Catherine, créent le festival Jazz aux écluses.  Leur projet : « Un festival populaire et familial en plein air et une programmation d’artistes locaux. De cette manière, notre offre est complémentaire de celle déjà présente à Rennes.» Mais Rennes Métropole n’y joue aucun rôle, si ce n’est le prêt de matériel de la première édition.

Le festival Jazz à Rennes a fêté ses vingt ans l'année dernière.

Peu d’offre professionnelle pérenne

Malgré ces trois initiatives ponctuelles, le grand absent  reste un lieu entièrement dédié au jazz. Il existe  bien le club de la Harpe, mais il propose surtout des jam sessions. Pas d’offre professionnelle pérenne dans la capitale bretonne. Même si la mairie reconnaît ce « manque », aucune volonté de créer un espace uniquement consacré au jazz dans l’équipe municipale . « On meurt du cloisonnement de la culture ! », plaide Sebastien Semeril, adjoint au maire. Or, le risque est l’exode de la nouvelle génération de musiciens rennais (formés en partie par la classe jazz du Conservatoire) à Paris.

Toutefois, quelques salles rennaises programment occasionnellement des concerts de jazz. Comme le Théâtre National de Bretagne, à raison de deux par an. Dans les années 1980, en bas de la place des Lices, trônait la Marylis, un club de jazz.  C’est devenu simplement un bar cosy. L’extinction progressive des cafés-concerts n’arrange rien. Quelques-uns survivent, comme Lulu Berlu, qui accueille régulièrement concerts de jazz et jam sessions hebdomadaires par l’association Planète Jazz,  ou le bar anarchiste Ramon y Pedro, avec les bœufs de jazz manouche. Mais les gros concerts restent rares à Rennes.

Pour expliquer ce manque, les associations fustigent à l’unisson la municipalité : « Comme aucun élu n’a eu de sensibilité particulière pour le jazz, rien n’a été fait ». Patrice Paichereau, chargé de diffusion de Zebigband – un collectif de musiciens – regrette de ne pas avoir plus de visibilité : « Depuis l’an dernier le saxophoniste américain Ricky Ford vient une fois par mois parce que nous travaillons sur un projet commun. C’est une chance énorme et ça passe pourtant inaperçu. »

Quant à la mairie, elle considère que les initiatives doivent venir des associations . « Le rôle d’une collectivité locale est d’accompagner des projets, de soutenir des initiatives et non de les créer », rappelle Sébastien Semeril.

Trop d’assos ?

Pourtant beaucoup d’associations militent pour le jazz. En plus d’être peut-être trop nombreuses, elles sont surtout éparpillées. Selon l’adjoint au maire, ce foisonnement résulte des années Lang, pendant lesquelles les subventions à la culture ont afflué.

En plus d’être éparses, ces associations ont des visées et des visions différentes :

  • Les unes axent leur mission sur la pédagogie et la formation. C’est le cas de la MJC Bréquigny ou de la Harpe qui proposent des cours de jazz ou de Planète Jazz  initiatrice de conférences aux Champs-Libres. Subventionnées, elles jouent un rôle de médiateur socio-culturel. Les jam sessions hebdomadaires qu’elles proposent constituent pour ces amateurs un lieu de rencontre, et une occasion de pratiquer.
  • Les autres, dont les missions sont plus ponctuelles (festivals), se chargent de la programmation de musiciens professionnels locaux, nationaux ou internationaux. Certes ponctuels, ces événements sont très coûteux, ce qui, ajouté à la volonté de développer quelque chose sur la durée et la fréquence, nécessite d’autres financements. En plus des fonds publics, elles ont recours au mécénat.

Ces différences entraînent une méfiance réciproque. La réduction du budget national attribué à la culture y participe. Concrètement, il y a moins d’argent et plus d’associations.  Pour certains, l’existence de la  MJC de Bréquigny servirait de prétexte à  la mairie de Rennes pour ne pas aider au développement d’un autre lieu consacré au jazz. Même si la DRAC affirme que la MJC se consacre de moins en moins au jazz au profit des musiques actuelles.

Pour les autres, l’arrivée de Yann Martin est perçue d’un mauvais œil. On considère qu’il y a conflit d’intérêts puisque Jazz à l’Etage est subventionné alors que la première édition promouvait essentiellement des artistes du label Plus Loin.

Malgré les divergences, toutes les associations reconnaissent la nécessité et l’envie de se fédérer. Depuis quelques semaines l’envie se concrétise et les réunions ont  débuté  . Elles espèrent ainsi unir leurs forces, échanger,  développer des projets communs et, qui sait, faire swinguer Rennes plus que jamais…

Fanny Fontan

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Rennes, labellisée rock

12 Fév
1979. Outre-manche, la vague punk déferle, The Clash confirment avec leur troisième opus London Calling. Ian Curtis sort avec Joy Division ce qui sera son unique album, Unknown Pleasures.
A Rennes, les Transmusicales voient le jour. Deux futures légendes du cru y font leurs gammes : Marquis de Sade et Etienne Daho,au sein d’un groupe au nom pour le moins lunaire, Entre les Deux Fils Dénudés de la Dynamo. Les influences sont claires : l’Angleterre à quelques brassées de là perfuse la scène rock rennaise à coups de beats mythiques, au même titre que le post-punk new-yorkais et la new-wave allemande.

De Marquis de Sade aux Popopopops

Trente ans plus tard, la capitale bretonne garde cette réputation de rebelle un peu à part dans le paysage culturel français. Ville étudiante indisciplinée, Rennes est-elle condamnée à produire du rock ?

Benoît Careil, président du label Pudding. Derrière lui les affiches des groupes qu’il a produit. Février 2011. ED

Benoit Careil, ancien Billy Ze Kick, dirige Pudding Productions et Labels à Rennes, une fédé qui regroupe une petite dizaine de producteurs rennais. Pour lui, « Rennes a toujours attiré les musiciens et c’est encore le cas aujourd’hui ».

Même constat au Jardin Moderne, lieu de création unique en son genre (organisation de concerts, locaux de répétition et d’enregistrement, espace de rencontre pour les artistes). « On accueille près de trois cents groupes en répétition à l’année. Vingt-sept groupes ont été enregistrés en 2010, soit près de 258 heures de bandes » affirme Yannick Orzakiewizc, responsable studio. Les artistes rennais continuent de chatouiller leurs guitares.

Difficile pourtant de se réinventer quand on a vu passer quelques uns des groupes les plus excitants des années 80. Entre autres et non des moindres : les new-waveux Marquis de Sade, les cultissimes Niagara, Etienne Daho, pop-star ultime, mais aussi Dominic Sonic, Billy Ze Kick et les gamins en folie, Marc Seberg

Difficile aussi d’exister sur la scène nationale et internationale quand on est labellisé Rennes et que l’on doit subir la comparaison avec d’illustres ancêtres. Fin des années 2000, deux groupes post-adolescents commencent à faire parler d’eux hors des frontières bretonnes : The Wankin’ Noodles et The Popopopops (vainqueur 2009 du prix CQFD-Les Inrocks).

Plébiscités par Jean-Louis Brossard, le boss des Transmusicales, les deux groupes sont devenus les représentants de la « nouvelle scène rennaise ». Au regard du nombre de groupes que compte la capitale bretonne, c’est peu.

Ce qui se passe à Rennes reste à Rennes

Stefani Gicquiaud, présidente du label Range Ta Chambre le confirme : « C’est très renno-rennais. On se connaît tous, on fait essentiellement du pop-rock et on sort finalement pas vraiment de la ville. » Le micro label crée en 2006 tente le rapprochement entre artistes via des albums collectifs plutôt réussis (et à l’artwork particulièrement soigné).

Laëtitia Shériff, Trunks, Montgomery, We only said, Cabine, Olivier Mellano, Santa Cruz, Robert le Magnifique… La scène rennaise est loin d’être à l’agonie, mais le travail de Range Ta Chambre est symptomatique : ce qui se passe à Rennes reste à Rennes.

La troisième compilation du label Range ta Chambre, parue en juin 2008.

Côté producteurs, la ville n’est pas en reste. Les labels indépendants fleurissent. On en compte à l’heure actuelle plus d’une trentaine, sans compter les projets ponctuels. Armada Productions, Foutadawa Prod, Mobil-Home, Enragé Productions, Fake Project, Mass Production, Kdb Records…

« Avec Rosebud (label qui a révélé Philippe Katerine, ndlr), on était parmi les premiers indés sur Rennes. C’était en 89. Dès qu’ils avaient du succès, les groupes devaient s’exporter à Paris pour signer. Daho, et Niagara l’ont fait très rapidement» se souvient Benoit Careil. Aujourd’hui, les associations sont nombreuses mais faute de moyens, les groupes dépassent rarement la frontière bretonne. Une vie en autarcie, qui fait aussi partie de l’identité de la ville.

« Ça n’a plus de sens politique de signer chez un indé »

Pour les labels indépendants, les temps sont durs : « on a toujours été précaires, fragiles. Quand Anticraft nous a contacté, on s’est senti flattés d’être démarché par un distributeur. Ça a été une erreur, on a perdu beaucoup d’argent. »

Aujourd’hui, Stefani Gicquiaud est régisseuse à la Station Service (une structure de création et de diffusion musicale tournée vers la scène). Elle continue le label par passion. « Mon ambition n’a jamais été de gagner de l’argent. »

La crise du disque a un peu précipité les choses. « Tout s’est accéléré il y a six ou sept ans »  analyse Benoit Careil.« Les majors arrêtaient de prendre des risques alors les musiciens montaient des associations, des labels. Comme il n’y a jamais eu d’argent, ils ont commencé à s’autoproduire ». En circuit fermé. « On apporte surtout un savoir-faire, pour accompagner de l’auto-production » renchérit Stefani Gicquiaud.

Exit les distributeurs

De l’ardeur, mais un espace de diffusion réduit. Deux albums à 300 tirages chacun en 2010 pour KdB Records, et sans distributeur. La grosse majorité des indés vendent les disques lors de concerts, sur internet ou par le bouche à oreille. « A Pudding, on sort un album par an. Fake records ne marche pas trop mal en ce moment avec les Wankin’ Noodles et The Popopopops, mais leur but c’est surtout de les faire signer chez les gros ».

Tout se perd. Il fut un temps où rock’n’roll et majors ne se faisaient pas vraiment les yeux doux. « En 2011, les artistes signent chez les indés par défaut. Dans les années 80, ça avait un sens, on partageait des valeurs. Les Béru, la Mano Negra avec Boucherie Productions, nous aussi avec Billy Ze Kick … On était tous là-dedans ».

De fait, les indés rennais servent de tremplin avant, peut-être, de se lancer dans le grand bain des majors. Découvreurs ou défricheurs avant d’être producteurs. Au Jardin moderne, « pour la plupart des sessions, le studio est fréquenté par des groupes locaux qui font leur premier enregistrement ». Bon nombre d’acteurs des labels sont d’ailleurs bénévoles, tout comme les musiciens qu’ils suivent. « Il n’y a plus aucune lucrativité dans le fait d’avoir un label » sourit Benoit Careil.

Création d’une scène rennaise dans les bibliothèques

Pour survivre, les producteurs s’improvisent tourneurs. Labels à Rennes mise sur la mutualisation afin d’être plus visible. Aux Trans par exemple, « un fantastique salon professionnel pour nous ».

Côté financement, les labels indés dépendent presque exclusivement d’aides, notamment de l’ADAMI et de la SPEDIDAM, deux sociétés civiles en charge de gérer les droits des artistes interprètes.

Après des années de léthargie, la ville de Rennes a pris conscience de la richesse du vivier musical rennais. Ce n’est qu’à l’été 2009 qu’est créé un « fonds de scène musicale rennaise ». Soit « cinq cents CD des années 80 à aujourd’hui », explique Fabienne Roginski, responsable des collections multimédias dans les bibliothèques de la ville.«

Le but est de mettre en valeur les artistes rennais en leur offrant un rayon qui leur est spécialement dédié. » Chez Pudding, cette aide représente une centaine de disques, soit 1000 à 1200 euros de rentrée d’argent (un quart du budget du label). Une façon de reconnaître enfin l’existence d’une scène locale, et aussi l’occasion « de réaliser un important travail de conservation ». Rennes, laboratoire du rock, est déjà un lieu de mémoire.

Élodie Dardenne

François Floret trace sa route entre Rennes et Saint-Malo

11 Fév
François Floret en 2008

Rendez-vous au local de Rock Tympans, à l’heure du café. « Tiens, une tasse de fille ! ». François Floret, le créateur et directeur de la Route du Rock, est d’humeur joyeuse. La discussion commence, le dernier disque de PJ Harvey nous accompagne, « une putain de chanteuse ». A 42 ans François Floret est un fan, au sens le plus noble du terme. Résultat il a créé « le plus petit des grands festivals ».

Né à Rennes, il fait ses études ici. « Une maîtrise AES, et un DESS Aménagement du territoire ». Pas très rock’n’roll, peu importe. « Cela m’a permis de bosser dans les collectivités locales. En tant que secrétaire adjoint à la mairie de Chantepie, puis en remplacement à la mairie du Rheu ».

Après deux échecs au concours de la fonction publique, « je picolais avec mes potes la veille des concours, ça montre ma motivation » et peu d’espoirs de titularisation, François Floret prend une décision sur un coup de tête, « un jeudi à 1 heure du matin au fond de mon lit ». Terminé les bureaux des collectivités locales, la musique va devenir son métier.

Bénévole depuis le début, il reprend les rênes de Rock Tympans (l’association qui gère la Route du Rock). Nous sommes en 1998, le festival vit une période sombre, la Route est « en mort clinique ». « Nous sommes interdits bancaires, les bureaux sont installés chez moi ». L’opération sauvetage débute. L’édition 98 marque un tournant. La programmation, « l’une des meilleures encore aujourd’hui », peut se targuer de quelques illustres invités : Portishead, Yann Tiersen, PJ Harvey, Rachid Taha… Et le public qui répond présent, 22 000 personnes se pressent dans les champs autour du fort.

« Les mecs à l’antenne étaient déchirés en permanence »

Fin des années 70, François Floret n’est encore qu’un gamin lorsqu’il entend Joy Division et la voix de baryton de Ian Curtis. Cet amour de la new wave, il le déclamera plus tard à la radio. A Fréquence Numéro 1 d’abord, « une radio pourrie », puis à Canal B où il est recruté par Franck Roland qui tente de remettre sur pied la radio villageoise (B pour Bruz, un village tranquille des environs de Rennes).

A l’époque, il écoute religieusement Radio Savane, le précédent projet de Roland : « c’était bien punk, les mecs à l’antenne étaient déchirés en permanence ». Edmond Hervé, le maire socialiste de l’époque, met des bâtons dans les roues de Radio Savane. 1989, la radio libre la plus déjantée de Bretagne n’existe plus.

Avec Franck Roland et ses animateurs, Canal B devient une radio rock. François Floret y anime Sale temps pour les hits avec Stéphane Ridard (l’actuel Président de Rock Tympans), « tous les samedis, de 18 à 20 heures ». Parallèlement l’association continue d’organiser des concerts en ville. En 1991, les deux acolytes rencontrent Ludovic Renoult, un Malouin, qui veut tenter le rapprochement Rennes-Saint Malo. La Route du Rock est née.

1993 marque un tournant dans l’histoire du festival. Les organisateurs sont contactés par Bernard Lenoir « notre Dieu vivant », l’animateur radio vedette de France Inter veut s’impliquer dans un nouveau festival. « Il nous a dit qu’il ne se reconnaissait plus vraiment dans les Eurockéennes. Il voulait nous parrainer mais ce qu’il cherchait c’était un festival d’été ». La Route change de date, ce sera août.

Le fort Saint Père, après pas mal de heurts avec les autorités politiques de l’époque, servira d’écrin : « ça a été dur de convaincre la mairie de Saint Malo, ils nous ont pas mal baladé. Pour eux les rockeurs étaient tous des drogués en cuir sur leurs motos ». Coup de chance, l’adjoint au maire est un grand fan de Lenoir. La mairie cède. Aujourd’hui « les rapports sont très bons » assure-t-on à la Direction de la culture de la cité corsaire.

Rock indé et Stade rennais

Pendant l’interview, François Floret se lève à plusieurs reprises, va regarder les titres des chansons qui défilent sur son ordinateur. Dans les bureaux de l’association, où les disques prennent évidemment beaucoup de place, l’ambiance entre collègues est décontractée. On parle musique, voyages, soirées mais chacun est conscient de ce qui se joue là. Leur réputation de défricheurs de talents, de connaisseurs leur demande un travail de rabattage énorme.

 

  Les New-Yorkais Interpol, en 2001, avant même la sortie de
        leur premier album Turn On the Bright Lights.

 

Quand on demande à François Floret :

  • Son avis sur la scène rennaise, il fait la moue : « bof, ça nous parle pas vraiment. On est souvent taxés de racisme anti-Français. C’est vrai que les Américains ou les Nordiques nous donnent plus d’émotion »
  • S’il a d’autres passions dans la vie, il semble presque étonné de la question : « ouais bien sûr. Je m’intéresse à toutes les formes d’art, peinture, théâtre, c’est mon côté snob. Mais il faut que ce soit un peu trash. Je suis aussi un fan du Stade rennais, ça c’est mon côté beauf ». Preuve à l’appui, il soulève son mug orné d’un écusson des Rouge et noir.
  • Quel groupe il rêve de programmer à Saint Malo, il reprend  : « dans l’absolu ? Arcade Fire bien sûr, actuellement c’est le groupe le plus riche. Mais ils sont passés du côté obscur de la force ». Le petit festival n’a pas les moyens de débourser 300 000 euros (son budget total) pour faire venir les Canadiens.

Comment, alors, ont-ils réussi l’exploit de s’offrir en 2007 les Smashing Pumpkins, la formation de Billy Corgan étant réputée pour demander des cachets particulièrement exorbitants ? « Un pur hasard. On était à Tel-Aviv avec un projet de gros festival (le projet avortera finalement), on a contacté les Pumpkins mais ils étaient pris. Par contre le manager connaissait la Route du Rock, on a fait une offre, 120 000 euros pas plus, et c’est passé ! »

Mais les Américains, idoles des années 90, sont venus en touristes sur les côtes bretonnes. « Ils avaient quelques jours off avant un festival aux Pays-Bas, on a joué les bouche-trous ». Résultat : un concert décévant, « sans doute le pire de la Route du Rock ». Pas de quoi plomber l’ambiance, François Floret aime prendre des risques.

Le problème c’est que le festival voit souvent rouge niveau finances. Dépendante des subventions publiques, la Route du Rock, subit les effets des coupes franches dans les budgets alloués à la culture. Et son statut à part dans le paysage des festivals français ne lui attire pas que des amis, « Rock en Seine on est pas ami-ami avec eux, ils nous ont piqué PJ Harvey et Morcheeba en 2003 (première édition du festival parisien, ndlr), c’est un peu dur à avaler. On va dire qu’il y a coexistence pacifique. »

Le festival historique rennais les Transmusicales donne aussi la couleur « on entretient des relations de voisinage, on se connaît. Mais non, on ne travaille pas ensemble ». François Floret parle plus volontiers des Vieilles Charrues, l’autre gros festival breton d’été, « il y a pas mal de bénévoles des Charrues, qui sont passés chez nous ».

Le boss de la Route du Rock aime cultiver cette image indé, loin de la culture mainstream, à l’image de son festival. Une chose à ajouter ? « On a le record national de prise de bières, devant les Charrues. C’est pas négligeable, mais en fait je ne suis pas sûr de devoir m’en vanter ».

Elodie Dardenne

Pour en savoir plus l’histoire de la Route du Rock :

http://www.ina.fr/video/3981042001032/saint-malo-la-route-du-rock.fr.html

 

Démocratisation de la musique classique… peut mieux faire

11 Fév

L'orchestre de Bretagne

L’Opéra Carmen chanté à Maurepas, le concert Eugène Onéguine joué à la MJC Bréquigny et au Tambour à Villejean : ce printemps 2011, la musique classique se décentralise dans les quartiers dits « populaires » de Rennes. Via ce programme « Opéra ouvre toi », pendant une heure et pour 4 euros, ces espaces deviennent des scènes d’art lyrique.

Alors Rennes est-elle une vraie métropole culturelle accessible à tous les publics ? Certes les festivals se multiplient dans la capitale bretonne, mais la musique dite « savante » reste beaucoup moins populaire qu’il n’y paraît. Bien souvent, les habitants des quartiers ciblés ne retournent pas à l’Opéra, sur la place de la Mairie en plein centre ville.

« Pour des personnes du Blosne, c’est trop impressionnant d’y rentrer. C’est un espace très connoté » explique Sébastien Sémeril, adjoint au maire PS. Les préjugés sont donc encore tenaces. Cinquante ans après André Malraux, la Ville de Rennes se donne encore pour mission de « rendre accessibles les plus grandes œuvres au plus grand nombre d’hommes ». Objectif principal : cibler ce que l’on appelle désormais les « non-publics ». Il s’agit des « publics qui ne sont pas placés dans des conditions objectives d’accès à la culture », selon Francis Jeanson. En ce sens, les plans de communication se multiplient. D’une part, avec l’Opéra et le Conservatoire. Elle pratique une politique de prix dégressifs : des droits d’inscription adossés au quotient familial et une aide à la location d’instruments. Pour les représentations lyriques, les tarifs sont abaissés à 4 euros pour les faibles revenus.

D’autre part, la commune incite l’Orchestre de Bretagne à perfectionner sa médiation culturelle en « tentant de conquérir de nouveaux publics » précise le président de l’Orchestre, Martial Gabillard. Dans la zone Sud Gare, c’est le centre social Carrefour 18 qui assure ce rôle de médiation. Chaque année, il accueille l’Orchestre de Bretagne pour un concert familial à 3,50 euros l’entrée. Un « concert Piccolo » en deux actes : explication de l’œuvre jouée, concert et goûter avec les musiciens.

Un atelier de concert Piccolo. Copyright : Nicolas Joubard

Des concerts d’été au succès croissant

Mais les plus gros moyens de communication sont réservés aux concerts d’été (voir la vidéo). C’est l’évènement le plus visible de cette volonté de désacralisation de la musique symphonique. Depuis 2008, l’Orchestre de Bretagne joue gratuitement pendant cinq soirées sous la grande halle du Triangle, au sud de la ville. Mot d’ordre de ce festival : populariser davantage la musique classique.

Répétition de l’orchestre de Bretagne sous la halle du Triangle. Août 2010

Originaires de tous les quartiers de Rennes, près de 8000 spectateurs se déplacent pour les applaudir. Les études de publics effectuées par l’Orchestre de Bretagne en 2008 montrent que les habitants de tous les quartiers se déplacent y compris ceux du Blosne, de Maurepas et de Bréquigny. Les résultats indiquent aussi que 79% du public avait déjà assisté à un concert d’été. «C’est l’image d’une ville pour tous » insiste Sébastien Sémeril.

 

Etude de 2008 sur les publics effectuée par l’orchestre de Bretagne. Copyright : Orchestre de Bretagne

 

En 2008 , répartition par quartiers des spectateurs rennais des concerts d’été :

Quartiers de résidence à Rennes
Centre 18
Thabor Saint Hélier 18
Bourg l’Eveque Moulin du Comte 15
Saint-Martin 7
Maurepas Patton Bellangerais 35
Jeanne d’Arc Longchamps Atalante 14
Francisco Ferrer Vern Poterie 41
Sud Gare 37
Cleunay Arsenal Redon 2
Villejean Beauregard 17
Le Blosne 42
Bréquigny 23
Total 269

Copyright : Orchestre de Bretagne

Toutefois, si le festival d’été rassemble de nombreux Rennais, en dehors de cet évènement, rares sont ceux qui assistent aux autres récitals le reste de l’année. Les plus défavorisés peuvent cependant découvrir l’Opéra par le biais d’associations humanitaires.

Aux Restos du Cœur, chaque année, une répétition générale et une visite de l’établissement culturel sont offertes. Des places à tarif réduit pour une pièce sont aussi proposées. Une vingtaine de bénéficiaires participent à chaque opération : « Depuis 2007, dès l’ouverture des inscriptions, les mêmes redemandent à y aller », assure Christine Paré, bénévole et responsable du pôle cinéma et culture aux Restos du Cœur. Catherine*, 55 ans est de ceux-là : « La première fois c’était exceptionnel. J’ai beaucoup aimé les chants. Je ne sais plus trop ce que j’ai vu mais je sais que c’était très beau. » Pour sa part Anne-Marie*, 47 ans, était plutôt sceptique au départ : « Je pensais que l’Opéra était réservé aux personnes chics. J’avais un peu peur que tout le monde soit sur son 31. »

La ville cible également d’autres catégories de « non-public » : les étudiants et les enfants. « La place à 10 euros pour voir Pelléas et Mélisande, c’est vraiment très intéressant ! » raconte Capucine Jaussaud, étudiante à l’Institut d’Études Politiques. Depuis trois ans, via le Cercle des étudiants, elle profite des tarifs préférentiels proposés par l’Opéra. Plusieurs fois par trimestre, elle assiste à des représentations, avec neuf autres élèves de l’IEP.

Etudiants : cinq euros le concert

e Sur le campus de Rennes 1, ce sont les pass’ jeunes de l’Orchestre de Bretagne — 25 euros les cinq concerts pour les moins de 26 ans — qui ont du succès. Pour preuve, la Nuit américaine du 6 octobre dernier : les étudiants ont rempli la salle du Diapason, à Beaulieu.

Depuis 2009, en partenariat avec le conservatoire, deux CHAM de CE2 ont été ouvertes au Blosne. «Nos huit musiciens intervenants se déplacent dans ces écoles pour faire de l’éveil musical. Ils enseignent de façon ludique : c’est moins rigide qu’au conservatoire », décrit Nicolas Letellier, le responsable de l’action culturelle du Conservatoire. Une pédagogie pourtant controversée. Olivier Legeret, musicien professionnel, est catégorique : « les enseignements proposés dans ces écoles sont de qualité inférieure. On assiste à un nivellement par le bas : au lieu de démocratiser, on stigmatise ».

Voilà de quoi alimenter un éternel débat. D’autant plus qu’il semblerait que quelque soit l’endroit, les salles sont remplies par des abonnés. D’après le constat de Caroline Tith, chargée de mission mécénat et évaluation à l’Orchestre de Bretagne, c’est par exemple le cas dans la salle du Tambour, à l’université de Villejean. Sur le campus, les étudiants ne sont pas spécialement tentés d’y aller. Au contraire, ce sont toujours les mêmes qui s’y déplacent. « Les étudiants de l’IEP qui vont à l’Opéra sont déjà sensibilisés à ce genre de musique. Moi, par exemple, je viens d’une famille de musiciens », explique Capucine.

Des résultats encore insuffisants

La démocratisation de la musique savante progresse, mais il reste encore beaucoup à faire. « Je doute qu’au final ce milieu musical ouvre ses portes à un public éloigné de sa culture. Une politique hors les murs serait peut-être la solution mais l’objectif est difficile à atteindre. Qui pense pouvoir faire mieux que ce qui est déjà fait ? », confie malgré tout Sébastien Sémeril.

Pour le moment, faire mieux ne passe pas par une politique de baisse tarifaire. Les études des publics des différents spectacles le prouvent. La place de concert classique à 10 euros n’encourage pas les habitants d’un quartier dit « populaire » à se déplacer. Au contraire, ceux-là mêmes ne vont pas hésiter à payer cinq fois plus cher un show de variétés. Comme l’explique le sociologue Olivier Donnat, la relation entre l’offre et la demande n’a rien de mécanique, il faut prendre en compte les véritables besoins des publics. Il faudrait faire pour et avec les publics ciblés : leurs permettre d’être les protagonistes du processus de démocratisation de la musique. Chose possible si tous les acteurs se décident à aller chercher le public et à entretenir des relations plus étroites avec lui. Démocratiser, c’est penser la culture pour tous et non pour chacun.

* Personnes dont le nom a été changé afin de respecter l’anonymat.

 Pauline Baumer et Viviane Dauphoud-Eddos