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Bouèb et Colin, générations spontanées

11 Fév

A gauche, Bouèb et à droite, Bernard Colin.

Le plus vieux a créé une vague, le plus jeune s’est jeté dans ses remous. Tous les deux sont considérés comme des précurseurs du théâtre de rue. Seulement, Bernard Colin, la soixantaine, s’y est pris plus tôt, dans les années soixante-dix. Bien installé au milieu de son studio, il reçoit en robe de chambre. Quand cet homme parle, les gens l’écoutent ; il faut dire qu’il manie l’art de la parole avec passion. Sous une lumière tamisée, il s’amuse : « certains m’appellent « danse avec les mots » ».

P’tit Ju, artiste de l’Elaboratoire et collègue de Colin, acquiesce: « Bernard, c’est la gouaille.» Il parle comme un trombonne joue, avec un phrasé très musicien. Très vite.

Une trajectoire semblable

Bouèb dans "Jean-Paul Pétale".

Les deux hommes disent peu se connaître. Pourtant, ils se sont souvent croisés lors de festivals. Le Bernard Colin d’il y a trente ans apprécierait sûrement beaucoup le Bouèb d’aujourd’hui. La rue, ils en sont tous les deux tombés amoureux très tôt. A dix-huit ans seulement, Colin gagne déjà « à peu près deux fois le salaire d’un prof du secondaire », en inventant des histoires à la sortie des cinémas parisiens.

Diplômé quelques années plus tard de l’école Louis Lumière, « pour rassurer sa famille », il mène une vie de Bohème pendant une décennie, parcourant l’Europe en parallèle de son travail de caméraman intermittent. Il rencontre les grandes figures du théâtre expérimental, Grotowsky, le Living Theatre, « des prophètes fous, révolutionnaires, théatralement nuls, mais qui voulaient vraiment changer le monde ». Cette expérience est fondatrice. C’est à partir de cette époque qu’il pense à développer une profession en France, celle des arts de la rue.

Des années plus tard, Bouèb a suivi un parcours un peu semblable, se frottant à la rue, à la route et à la politique très jeune. Profitant de la visibilité nouvelle de cette famille des arts, il sait ce qu’il doit à des gens comme Bernard Colin. Néanmoins, si des compagnies existent alors déjà, il ne veut pas en intégrer une. Il veut créer. « J’avais un fantasme, après mon Bac en 1994. Mes parents voulaient que je devienne instituteur. Mais je suis parti deux mois sur la route avec un pote assister à des spectacles de théatre de rue ». (Vidéo: le documentaire autobiographique de Bouèb).

Il rencontre un vieux peintre qui les invite à venir se produire avec lui. « C’est là qu’on s’est dit qu’on créerait nous aussi une compagnie, les Troubaquoi ». Une aventure collective qu’il poursuivra en montant avec d’autres le collectif de l’Elaboratoire à Rennes en 1997. Colin, à son propos, déclare « qu’au sein de l’Elabo, il fait partie des roses qui sont nées du fumier. » Faux hommage, donc.

Les premiers théâtres de rue en Bretagne

Dans la bouche des deux, on retrouve le terme « autodidacte ». S’ils ont beaucoup appris des autres, ils savent aussi qu’ils ont innové, embrassé le milieu artistique à contre-courant. Colin, d’abord, en montant Tuchenn en 1984, sa compagnie actuelle, avec Michèle Kerhoas, une amie. Ils font du théatre de rue ; il sont alors les premiers en Bretagne. « On a inventé totalement notre démarche, on a créé nos interlocuteurs » lance-t-il d’un souffle, comme récitant une leçon répétée mille fois. (Vidéo: Portrait de la compagnie Tuchenn).

Bouèb, ensuite, en rompant avec le modèle traditionnel de la troupe théatrale, en liant projet artistique et projet de vie. Il s’identifie à une deuxième génération d’artistes de rue, ceux « qui renvoient aux nouveaux territoires de l’art, aux friches ». Les dix dernières années, de galère, de joie et de création, il ne les « regrette pas le moins du monde. C’est là que j’ai tout appris ».

Colin s’est assagi au fil du temps. Reconnu pour son travail, il n’a plus besoin de « prouver quoi que ce soit ». Vincent Peres, chargé théâtre et danse, à la Direction Générale de la Culture, déclare que Tuchenn est l’une des compagnies les plus actives à Rennes. « On a cent-mille euros par an de vente de spectacle », confie Colin. Il n’aime pas l’Elaboratoire et ses « bouts de maquettes avec les pétards écrasés ».

 

Bernard Colin dans "Si la musique doit mourir".

Aux origines de Tuchenn, il s’est démené, il a fait venir des amis, rencontré près de cent-vingt interlocuteurs institutionnels. Son « exigence et sa générosité dans le travail », comme le complimente Michèle Kerhoas, ont fait le reste.

Bouèb, quant à lui, se trouve aujourd’hui à un moment charnière de sa carrière d’artiste. Pour parler du présent, il utilise le mot « schizophrénie ». Il a quitté l’Elabo en 2005. Avec sa compagnie Les Grands Moyens, qu’il a rejoint après son départ de l’Elaboratoire, il s’est fait progressivement connaître des différents acteurs du milieu des arts de la rue.

Moins installé dans la profession que son aîné, les financements ne sont pas toujours au rendez-vous. Se pose alors la question du statut vis-à-vis des institutions, la difficile balance entre l’intégration et la marginalité.

« Les appareils de lutte vont se transformer en lutte d’appareil »

Justement, il semble y avoir répondu, sans trancher. D’abord trésorier de la Fédération bretonne des Arts de la Rue, il en est devenu le président en janvier 2011. Cette même fédération que Bernard Colin a rejoint en 1997 et qu’il a quitté quelques mois plus tard. Pourquoi ? « Ils ont peu à peu proposé de se structurer… En Bretagne, c’est pire qu’ailleurs: il faut pas l’écrire sur le mur. Dès que c’est écrit sur le mur, dedans ça n’y est plus. Et aujourd’hui plus personne n’écoute la fédé ! »

A propos de la présence de Bouèb au poste de président, il a son explication: « c’est devenu une stratégie de placement pour certains. Si c’est Boueb, tant mieux, après trois ans à la Fédé, il aura des subventions. »

Un Colin pourfendeur de l’institutionnalisation et un Bouèb qui place son intérêt personnel avant toute chose ? L’histoire sonne bizarrement au vu de leurs trajectoires respectives. Le second propose une autre explication: s’il est à la fédération, c’est parce qu’il souhaite défendre la discipline des arts de la rue… contrairement à ce qu’a pu faire Colin dernièrement, dit-il.

« Je ne veux pas être ingrat. La génération de Colin a été déterminante »

« J’avais cette vision très collectiviste des arts de la rue. J’utilisais le nous, pas le je, pour parler de nos projets. Colin, lui, essayait de vendre son lui auteur, ses réalisations. » Néanmoins, il reconnaît qu’il faut parfois « se vendre un peu pour vendre aussi sa profession, remonter le niveau général. Je ne veux pas être ingrat. La génération de Colin a été déterminante. »

Bouèb parle ainsi de « conflits » avec d’autres compagnies pour expliquer le départ de Bernard Colin. Finalement, les deux hommes semblent plutôt bien se connaître…

Josselin Brémaud

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