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L’édition à Rennes : difficile de se faire connaître

20 Fév
Bob August – Flickr

Même dans les librairies de la ville, les livres publiés par les maisons d’édition rennaises sont loin d’être les plus nombreux. Chez les libraires indépendants, comme dans les rayons des grandes chaînes, ils représentent entre 1 et 7 % du total des ouvrages proposés à la vente.

Et les titres parlent d’eux-mêmes : Histoire de Rennes, Les Lices et ses coulisses, Les Maisons à pans de bois à Rennes… Quand les grandes librairies rennaises travaillent avec les éditeurs locaux, l’ancrage régional prime, comme le concède cette libraire de la FNAC : « Nous commandons essentiellement des livres régionalistes. » D’ailleurs, dans ce magasin, l’interlocuteur qui s’occupe des maisons d’éditions rennaises est aussi la personne en charge du rayon région.

La spécialisation dans le tourisme et les ouvrages régionalistes des deux diffuseurs bretons, Coop Breizh et Edilarge, n’arrange pas les choses. Pour Christian Ryo, directeur de l’E.P.C.C. Livre et lecture en Bretagne, ce phénomène peut expliquer l’autodiffusion, pratiquée par les deux tiers des cinquante maisons d’édition rennaises : « Pour la littérature plus généraliste, les publications des éditeurs ne correspondent pas aux catalogues des diffuseurs bretons. »

Diversité littéraire

Car les éditeurs rennais sont loin de se restreindre à la littérature régionale. Poésie, romans, essais, BD, livres jeunesse : le panel est large. Une diversité littéraire que certains rares libraires indépendants valorisent dans leur démarche, se considérant avant tout comme des découvreurs, à l’image de Jérôme Saliou, propriétaire de la librairie Alphagraph : « J’essaie de m’attacher à l’offre. Si les ouvrages ne me donnent pas envie, je ne prends pas. » Et Christian Ryo de poursuivre : « Sans ces librairies, les petites maisons d’édition n’existeraient pas. »

Cependant, les grandes librairies collaborent avec des éditeurs locaux, encore principalement selon la demande : « Nous travaillons avec eux au coup par coup, s’il y a eu un article dans la presse par exemple », confirme la responsable de l’étage littérature chez Chapitre. Une logique que déplore Christian Ryo : « Ces librairies ne font que suivre le mouvement. Encore faut-il qu’il existe ! »

Travailler avec un diffuseur-distributeur

Afin de juguler ces problèmes de diffusion, certaines maisons d’édition rennaises ont choisi de passer par un diffuseur/distributeur. Pour Yves Landrein, directeur des éditions de La Part Commune, spécialisées dans les romans, essais et poésie, ceci permet de faciliter la logistique : « Je publie vingt-cinq livres par an, ça me prendrait trop de temps. Et puis, ça évite les soucis de réclamation quand les libraires traînent pour payer les factures. Le diffuseur a plus de poids pour faire pression. »

Un point de vue que partage Anaïs Billaud, assistante d’édition chez Apogée, qui publie chaque année vingt-cinq à trente ouvrages : « On ne peut pas sillonner la France pour vendre nos livres : il faudrait une personne salariée sur ce poste. » Un salarié, alors que les éditions Apogée n’en comptent que trois, dont un à temps complet.

Toutefois, travailler avec un diffuseur/distributeur n’est pas sans présenter d’inconvénients, comme l’explique Anaïs Billaud, pour qui le cahier des charges représente la principale difficulté : « De petites maisons d’édition comme la nôtre le remplissent difficilement. Nous devons envoyer nos nouveautés six mois à l’avance, ce qui demande d’anticiper sur la trésorerie. Nous ne le respectons pas toujours. »

Selon Yves Landrein, les retours d’invendus constituent le problème majeur : « En autodiffusion, les taux de retours sont compris entre 5 et 10 %, avec un diffuseur/distributeur, il est souvent de l’ordre de 35 %. Des ouvrages perdus, car souvent abîmés lorsqu’ils nous reviennent. » Une différence qui, selon lui, s’explique par la perte de maîtrise de ce que le libraire va commander.

Projet avorté

Pour faciliter le travail de diffusion aux petites maisons d’édition bretonnes, le projet Geod avait été conçu pour permettre à des éditeurs ayant des politiques éditoriales complémentaires de mutualiser leur diffusion. Imaginé en 2007, il n’a jamais vu le jour faute d’accord entre les éditeurs : « Se rassembler sur des problèmes, c’est une chose, mais encore faut-il se rassembler sur du positif », constate Christian Ryo.

Si Anaïs Billaud regrette cet échec, Cyrille Cléran, directeur des Editions de la Rue Nantaise, estime qu’il peut-être difficile de travailler dans ce sens : « Ce genre de projet part du principe que les éditeurs auraient des points communs. Or, leurs objectifs de départ ne sont pas toujours les mêmes. »

Deux métiers distincts

Lors de la création de sa maison d’édition en 2007, Cyrille Cléran se voit contraint de s’autodiffuser, faute d’un catalogue de publications suffisamment étoffé. Aujourd’hui, il revendique cette démarche comme un choix qui lui permet de défendre la douzaine d’ouvrages qu’il publie chaque année auprès des libraires.

Cependant, il reconnaît comme la plupart des éditeurs qu’édition et diffusion-distribution sont deux métiers distincts : « Plus on passe de temps à faire le colporteur, moins on gagne de sous. A l’origine, je n’ai pas une démarche de commercial, je ne me suis pas imaginé vendre à tout prix mes produits. »

Diffuser et distribuer ses ouvrages est chronophage comme le confirment Simon Pinel et Eric Marcelin. Un an après avoir fondé les éditions Critic, ils publient Le Projet Bleiberg, un polar de David S. Khara. Également propriétaires d’une librairie spécialisée dans la science fiction et la BD, ils disposent d’un bon réseau en France et sur Internet. D’émissions de radio en interviews, Le Projet Bleiberg connaît un véritable succès : il est écoulé à 10 000 exemplaires.

Alors en autodiffusion-autodistribution, Simon et Eric passent leurs nuits à travailler : « On se couchait à trois ou quatre heures pour préparer les colis. » Depuis, ils collaborent avec un diffuseur-distributeur pour faciliter la logistique.

Garder une relation avec le libraire

Qu’ils choisissent tel ou tel mode de diffusion, les éditeurs veulent avant tout entretenir une relation favorable avec les libraires. Lorsque la proximité géographique le permet, ils les démarchent eux-mêmes. Un procédé que valorisent certains libraires à l’image de Bernadette Vallée-Seigneur, de Planète IO : « Les petites maisons d’édition ont intérêt à se défendre, elles connaissent leurs ouvrages. » Ce contact prime pour les éditions Critic, qui se chargent encore de la diffusion : « On préfère faire notre communication nous-même. »

Anaïs Billaud voit d’ailleurs l’avenir de la diffusion-distribution dans ces relations de proximité entre les différents acteurs de la chaîne du livre : « J’ai l’espoir que les lecteurs veuillent un jour savoir qui est derrière le produit. Comme pour les AMAP, il y a peut-être une carte à jouer sur ce rapport direct. »

Camille Pesnel