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Les cinémas Utopia à la conquête de Rennes

12 Fév

« Les Rennais n’attendent pas Utopia pour découvrir l’art et essai puisque cela fait quarante ans que l’on travaille à Rennes. On pourrait quand même penser que sur cette ville, on ait une certaine légitimité de l’art et essai. » Patrick Frétel, président du cinéma associatif l’Arvor, ne peut être plus clair.

Avec son frère jumeau, Jacques, directeur de programmation de l’Arvor mais aussi du Ciné-TNB, ils ont défriché puis promu le secteur de l’art et essai à Rennes et imposent leur marque sur l’ensemble du milieu du cinéma rennais. « Si nous n’étions pas là l’un et l’autre, la diversité cinématographique à Rennes n’existerait pas » résume Patrick Frétel.

Pourtant, leur emprise sur l’art et essai à Rennes est désormais défiée. Les rumeurs sur l’arrivée des cinémas indépendants Utopia se multiplient depuis l’automne 2010 et se font plus explicites depuis janvier 2011.

« Toulouse du Nord-Ouest »

Né en 1976 à Avignon, le réseau Utopia gère à l’heure actuelle vingt-cinq salles réparties sur sept villes (Avignon, Bordeaux, Toulouse, Tournefeuille, Montpellier, Saint-Ouen et Pontoise). Un vrai poids lourd de l’art et essai en France.

Michel Malacarnet et Anne-Marie Faucon, fondateurs des cinémas Utopia. Crédits : europa-cinemas.com

Aujourd’hui, Utopia ne cache plus ses vues sur Rennes. « Rennes fait partie de nos fantasmes collectifs de toujours » reconnaît volontiers Anne-Marie Faucon, co-fondatrice d’Utopia. « Il y a un potentiel formidable dans cette ville, non encore exploré. La part du marché concernant les cinémas indépendants à Rennes est bien plus faible que dans d’autres villes universitaires : environ 8 %, contre 15 à 20 % pour Bordeaux ou Toulouse. »

En 2010, l’Arvor enregistrait tout de même 109 000 entrées et le Ciné-TNB 92 000, soit des progressions de 14% et 17% par rapport à 2009. Mais pour Michel Malacarnet, l’autre fondateur du réseau, c’est la survie à terme des cinémas d’art et essai rennais qui est menacée.

« Ce n’est pas de nous qu’il faut avoir peur, mais des circuits. » En 2010, le multiplexe Gaumont était en effet en tête des cinémas de Rennes, avec 966 000 entrées. Le circuit mise de plus en plus sur les versions originales et le secteur de l’art et essai : 35 % de sa programmation selon Utopia.

« Il est essentiel de créer un mouvement sur Rennes pour stabiliser la situation car le marché risque d’être entièrement contrôlé par le Gaumont. Il faut une intervention énergique pour fixer les positions en se concentrant sur l’art et essai pur et dur et en contournant le Gaumont sur les films art et essai les plus porteurs. »

Cette stratégie se base sur l’étude de marché qu’Utopia a fait réaliser en décembre 2010 auprès du cabinet Hexacom. « Avec cette étude, on s’est rendu compte que Rennes est une ville facile pour s’implanter. Une sorte de Toulouse du Nord-Ouest. »

Le document prévoit en effet que « le marché potentiel d’un nouveau complexe art et essai en centre-ville de Rennes s’élève entre 225 000 et 250 000 entrées ». Michel Malacarnet se veut encore plus optimiste : « d’après notre expérience, notamment à Toulouse, nous pensons pouvoir générer 300 000 spectateurs. » Des objectifs pour le moins ambitieux. « Nous toucherons un public plus large que le seul public cinéphile. Nous ne mordrons pas sur l’Arvor et le Ciné-TNB » assure le responsable du réseau, évoquant des reports d’entrées de l’ordre de 3 à 5 %.

Dialogue de sourds

Jacques et Patrick Frétel craignent toutefois pour leurs cinémas. « Nous nous interrogeons mon frère et moi. On ne comprend pas bien la stratégie de la Ville » s’inquiète Jacques, « d’autant plus que nous sommes à l’étroit à l’Arvor et que depuis sept ou huit ans, nous réclamons à la mairie trois ou quatre salles supplémentaires. » Ces approches n’ont jamais abouti.

Jacques Frétel

Patrick s’alarme du sort réservé à l’Arvor et au Ciné-TNB en cas d’implantation d’Utopia à Rennes : « Cela ne peut que marginaliser l’un ou l’autre lieu. Seuls ceux qui ne connaissent pas l’exploitation cinématographique sont capables de penser le contraire. La seule manière de renforcer la position de l’art et essai dans cette ville, ce serait que demain l’Arvor puisse disposer de cinq salles » tranche-t-il.

Les frères déplorent que les contacts entre Utopia et la municipalité de Rennes se soient noués en secret, sans les consulter. « On a appris le projet d’Utopia en septembre dernier, en recoupant un certain nombre d’informations. C’est un peu décevant que les élus n’aient pas eu le courage de l’exprimer en face. Et pas un mot de la part des responsables d’Utopia, que j’ai pourtant croisés dans des réunions professionnelles » avoue Jacques.

Michel Malacarnet réfute cette vision des choses. Pour lui, Utopia n’a pas pris l’initiative de consulter les jumeaux Frétel « car le projet était encore nébuleux. Mais on compte le faire dans les mois qui viennent si l’on parvient à s’arrêter sur un site ».

« Nous ne sommes pas des prédateurs. Il est vrai qu’Utopia peut inquiéter mais en même temps, on est vraiment parmi les gens les plus conciliants. »

D’après leurs expériences dans les villes de Toulouse ou Montpellier, les fondateurs arguent qu’un partenariat entre l’Arvor, le Ciné-TNB et l’éventuel Utopia pourrait stimuler les entrées des trois cinémas, émettant l’exemple d’un abonnement commun et d’un accord pour la répartition des copies. « Pour certains films, l’Arvor aurait bien sûr une copie en version originale dès leur sortie. Nous, on pourrait l’avoir trois ou quatre semaines après » suggère Anne-Marie Faucon.

Pour elle, il faut rompre avec « l’idée complètement idiote selon laquelle le potentiel d’un film est limité et que s’il y a deux copies d’un film, le nombre potentiel de spectateurs est divisé ».

Un argumentaire auquel ne croient pas les frères Frétel. « Il faut déjà parfois diviser les copies d’un film avec le Gaumont. Demain, il faudrait les partager en trois ? Ne nous leurrons pas ! »

Malgré cette opposition franche, Michel Malacarnet tient à mettre l’enjeu d’un Utopia à Rennes en perspective : « Les frères Frétel sont à quelques années de la retraite. L’implantation d’Utopia pourrait contribuer à assurer la pérennité de leur travail. Moi-même retraité depuis janvier, le projet se jouera certainement entre nos successions respectives. »

État du projet

Utopia sera-t-il le sauveur du cinéma indépendant rennais ? Les directeurs des cinémas existants en doutent. Et pourtant, les grandes lignes du projet se précisent.

1. Les liens avec la mairie de Rennes

En août 2010, Anne-Marie Faucon et Michel Malacarnet ont été reçus par la municipalité de Rennes pour reconnaître d’éventuels lieux d’implantation.

L' Utopia de Tournefeuille, dans la banlieue de Toulouse. Crédits : Archives DDM

Quelques semaines plus tard, ils accueillent en retour une délégation de la mairie dans leur cinéma phare de Tournefeuille.

Une opération séduction assumée. Pour Anne-Marie Faucon, « on n’existe bien que si on est désirés. S’implanter dans une ville où les élus nous seraient hostiles serait dissuasif ».

Des élus sympathiques et bienveillants pour « faciliter les choses sur un plan technique », voilà ce qu’attend Utopia de la Ville de Rennes. « Même si en même temps, nos collaborations privilégiées sont plutôt du côté des non-institutionnels, des associations » tient à ajouter la fondatrice d’Utopia.

Les responsables du réseau de cinémas programment une nouvelle rencontre avec la mairie de Rennes pour la fin février ou mars.

2. Le site d’implantation

En cette mi-février 2011, le lieu est loin d’être arrêté. Mais plusieurs perspectives sont ouvertes.

Le Cinéville rennais, situé sur la dalle du Colombier. Crédits : salles-cinema.com

  • Reprendre le Cinéville-Colombier, dont les locaux sont en vente ? Beaucoup d’acteurs du cinéma rennais y ont songé. Utopia évacue toutefois cette option : trop cher. « Le coût du bâtiment correspondrait à la totalité de ce que l’on peut investir dans ce projet » explique Michel Malacarnet. Il juge également que l’environnement-même du Cinéville ne correspond pas à la « marque Utopia ». « Nous choisissons des lieux atypiques, à proximité d’espaces de promenade et avec un esprit campagnard. » Euphémisme de rigueur, « le cadre du Cinéville n’est pas vraiment marqué par l’esthétisme ».

Ailleurs, plusieurs options :

Le centre culturel du Triangle, un des sites envisagés. Crédits : lulunet, Flikr

  • Le mail François Mitterrand et ses allées de platanes ? Le projet semble compromis par le classement en zone inondable du secteur.
  • Le Triangle ? L’endroit a l’avantage de bénéficier d’un centre culturel dynamique.
  • Les Prairies Saint-Martin ? « Leur cadre bucolique rappelle notre cinéma de Tournefeuille » s’enthousiasme Michel Malacarnet. Mais là encore, le lieu est classé zone inondable par les services de la Ville.

3. Le financement

Côté financier, Utopia affirme avoir les reins solides. « On s’est développé sans fonds propres, en demandant aux copains, sans l’aide des banques. » L’auto-financement est au cœur du discours d’Anne-Marie Faucon. « Hors Soutien Financier de l’Etat aux Industries Cinématographiques [IC] et aide sélective du Centre National du Cinéma [CNC], nous ne touchons pas de subventions des pouvoirs publics. »

Si les premiers temps ont été rudes, les cinémas Utopia atteignent aujourd’hui « à peu près partout l’équilibre et certaines salles ont un petit bénéfice, entre 30 000 et 70 000 euros, toujours réinvestis ».

Grâce à la mutualisation des fonds de soutien de tous ses cinémas, Utopia parvient à dégager tous les deux ans autour de 1 200 000 €. Cette somme conséquente leur permettrait d’obtenir « sans trop de difficultés » un prêt auprès d’une banque coopérative, partenaire habituel du réseau.

4. L’équipe du cinéma

Lors d’une réunion Utopia, Anne-Marie Faucon et Michel Malacarnet se sont renseignés sur les membres du réseau intéressés par le projet de Rennes. « On a été surpris de voir autant de mains se lever. On a beaucoup de volontaires pour le démarrage d’un cinéma dans cette ville. »

Michel Malacarnet est confiant. Et pour cause : signe majeur de l’avancée du projet, Utopia dispose déjà d’une équipe potentielle pour diriger un cinéma rennais, dont la gestion serait assurée au niveau local et de manière indépendante par le personnel.

Mathilde Boireau avec Antoine Lagadec

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