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Rennes, pro-graffiti : de l’art ou du cochon ?

11 Fév

Graffiti sur les murs de l'ex-usine Kro

Le graffiti est un phénomène bicéphale. Les graffeurs commencent tous par le tag sauvage et illégal avant d’acquérir la technique nécessaire à la réalisation d’un graff. Tantôt vandalisme de bas étage, tantôt érigé en œuvre d’art. La Ville cherche tant bien que mal à accompagner un mouvement en plein essor depuis une quinzaine d’années.

En octobre 2002 un projet novateur voit le jour dans la Ville de Rennes. Suite à la rencontre entre les graffeurs de l’association Graffiteam, les services de la ville et les élus de la mairie, un « dispositif graff » est mis en place. Géré par le CRIJ, en partenariat avec la Mission Jeunesse, ce dispositif met à disposition des graffeurs qui en font la demande des murs légaux pour exercer leur art. Au nombre de huit à l’origine, la ville compte aujourd’hui une trentaine de murs réservés à cette pratique.

Le « dispositif graff », une aternative à la répression

Olivier Préault, responsable officiel de ce dispositif, explique que ce projet apparaissait à l’époque comme une alternative à la répression : « c’était une période où quelques graffeurs s’étaient pris de très grosses amendes par les tribunaux. » Selon le Code pénal, la détérioration des biens d’autrui est punie de peines de prison pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et d’amendes pouvant atteindre 75 000 euros d’amendes. « Les élus se posaient la question de la légitimité des politiques de répression. La pratique du graffiti était forcement illégale parce qu’il n’y avait pas de lieux autorisés pour cela » ajoute M. Préault.

Cependant, ce n’est pas en donnant des espaces légaux aux graffeurs que le vandalisme prendra fin.  « Il y a des gens qui sont tagueurs et qui ne font que ça. Il y a toujours l’esprit rebelle des jeunes de 16 ou 20 ans, on ne peut pas l’endiguer » explique Setro, graffeur depuis quinze ans. Tous les graffeurs ont commencé par taguer de façon illégale, cela fait partie intégrante du mouvement. C’est l’une des seules façons de se faire reconnaître dans le milieu. Et selon M. Préault, « les élus sont tout à fait conscients de cela. »

 

Les murs de l'ex-usine Kro sont presque tous couverts de graffs.

Le nettoyage pur et simple des tags demeure donc le seul moyen efficace pour endiguer le vandalisme. « Quatre agents sont employés à temps plein pour effacer les tags de la ville » affirme M. James, responsable de l’activité anti-graffiti à Rennes. « En 2010, nous avons nettoyé 11 150 m² de murs en centre-ville et environ 10 000 m² dans les quartiers périphériques » Le tout pour un coût annuel avoisinant les 400 000 euros. Alors que le budget alloué au « dispositif graff » ne dépasse pas les 2 500 euros.

Le budget accordé à la promotion du graffiti est loin d’être satisfaisant, pour le responsable du CRIJ comme pour les graffeurs. « Avec 2 500 euros par an, c’est pas évident de faire avancer le dispositif correctement » avoue M. Préault. Certains graffeurs à l’origine du projet, comme Dezer, ne cachent pas leur mécontentement : « on a participé gracieusement à plusieurs réunions mais je suis un peu déçu ; il n’y a pas vraiment de suivi. L’initiative est bien mais en pratique c’est un peu le bordel. » Pour Setro il ne fait aucun doute que les objectifs annoncés sont en contradiction avec les évolutions concrètes : « s’ils veulent un dispositif plus clean, il faut mettre les moyens. »

« Pas obligé d’aller au musée pour voir de belles choses »

Malgré quelques lacunes logistiques, « le dispositif a permis de montrer aux habitants que le graffiti ce n’est pas seulement le tag et le vandalisme » souligne Olivier Préault, et ainsi participer à sa reconnaissance par le public. « On le constate lorsqu’on lit le courrier des lecteurs de Ouest-France. Avant 2002, les riverains étaient très vindicatifs envers le graff, depuis ça c’est nettement amélioré. Le graffiti est rentré dans les mœurs des rennais. »

Sur le boulevard Saint-Hélier, une femme d’une soixantaine d’année qui promène son chien devant une façade recouverte de graffiti s’exclame : « L’avantage c’est qu’on n’est pas obligé d’aller au musée pour voir de belles choses. C’est ça le tag! » Ces murs sont ceux de l’ex-brasserie Kronenbourg fermée en 2003. Ce lieu est connu de la population comme étant le temple du graffiti rennais. Exemple avec cette vidéo :

Néanmoins, des travaux ont commencé cette année pour détruire la friche et laisser place à 200 logements et bureaux. Ce n’est pas une surprise, le projet était annoncé depuis janvier 2010, mais le problème, selon Ego, « c’est qu’on va perdre de la surface et elle n’est pas compensée. On ne va pas faire avancer les choses avec la destruction de l’usine Kro. Ce sont les effets pervers du dispositif. » Dezer espérait lui aussi que la Mairie proposerait une alternative : « Pourquoi ne pas laisser les murs légaux ? Les trois-quarts des murs que l’on nous donnent, ce sont des murs poubelles, ça nous fout un peu les boules. »

L'ex-usine va disparaître: les graffeurs vont devoir migrer vers un autre lieu.

Un plan de substitution est pourtant prévu. D’après le Mensuel de Rennes, René Jouquand, adjoint à la culture, aurait promis aux graffeurs qu’ils obtiendraient un espace équivalent ailleurs. L’information n’a visiblement pas été transmise aux intéressés : « il n’y a pas eu de réunion depuis la rentrée 2010. Je sais pas ce qui va se passer avec l’usine » nous dit Moore. Selon Elise Seitif de la Mission Jeunesse, « les murs devraient rester légaux même après le projet d’aménagement. Et pendant la durée des travaux, environ deux ans, des panneaux de bois seront installés pour le graffiti. » Le dialogue n’est pas parfait : «  l’information doit être transmise aux graffeurs. » dit-elle.

Un paradoxe révélateur de la difficile reconnaissance du graffiti par le milieu de l’art apparaît sur ce projet d’aménagement. Le centre d’art contemporain la Criée va déménager vers 2015 pour investir les 700 m² de l’ancienne halle d’embouteillage. Mais le graffiti ne semble pas faire partie des préoccupations des responsables de ce centre. « Je pense que les mecs de l’art contemporain, ils en ont un peu rien à foutre du graff » dit Setro. « La grosse question c’est : est-ce que le graff rentre dans l’art contemporain ? » résume Moore.

Alors, le graffiti de l’art ou du cochon ? La municipalité patine sur cette question et n’ose pas s’engager sur ce terrain là. La politique de la Ville confine le graffiti à une pratique culturelle de « jeunes » (la plupart des graffeurs du dispositif ont pourtant dépassé la trentaine), gérée par le CRIJ et la Mission Jeunesse, et jamais par la Culture. « Le problème c’est que la Direction Générale de la Culture à du mal a savoir si le graff, selon des critères objectifs, c’est de l’art. Mais ils ne sont pas anti-graffiti » indique M. Préault. Un état de fait que confirme Mlle Seitif : « la limite entre culture et jeunesse est difficile à définir. On réfléchit sur les possibilités de nouer des liens entre les deux domaines d’action. »

Une politique qui fait des émules

Ce manque de délimitation claire entre les différents domaines d’intervention de la Mairie empêche certains projets de voir le jour. Début 2010, un projet de livre retraçant l’histoire du graff rennais a été évoqué par la Direction Générale de la Culture. « Le projet était de lancer un appel par le biais des médias locaux pour réunir des photos des graffitis des murs de l’usine Kro, pour en faire un livre. Une sorte de mémoire du graff pour montrer qu’entre la brasserie et la Criée il y eut un lieu de graffiti » nous apprend Ego. Pour l’instant ce projet éditorial est resté feuille morte.

Le dispositif est loin d’être parfait mais il a le mérite de proposer de nouvelles voies. « Ce qui est positif, remarque Setro, c’est que les personnes de la Mairie ne sont pas hermétiques, elles sont perpétuellement en réflexion. Ils cherchent toujours de nouvelles solutions. » Preuve en est, le dispositif mis en place à Rennes a inspiré des municipalités du Réseau Grand Ouest comme Nantes et Caen et est en passe de devenir un modèle national en matière de politique publique sur le sujet.

Cyril Durand

Le graffiti est interdit par l’article 332 du Code pénal. Pour en savoir plus sur les peines encourues : www.legifrance.gouv.fr

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