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Démocratisation de la musique classique… peut mieux faire

11 Fév

L'orchestre de Bretagne

L’Opéra Carmen chanté à Maurepas, le concert Eugène Onéguine joué à la MJC Bréquigny et au Tambour à Villejean : ce printemps 2011, la musique classique se décentralise dans les quartiers dits « populaires » de Rennes. Via ce programme « Opéra ouvre toi », pendant une heure et pour 4 euros, ces espaces deviennent des scènes d’art lyrique.

Alors Rennes est-elle une vraie métropole culturelle accessible à tous les publics ? Certes les festivals se multiplient dans la capitale bretonne, mais la musique dite « savante » reste beaucoup moins populaire qu’il n’y paraît. Bien souvent, les habitants des quartiers ciblés ne retournent pas à l’Opéra, sur la place de la Mairie en plein centre ville.

« Pour des personnes du Blosne, c’est trop impressionnant d’y rentrer. C’est un espace très connoté » explique Sébastien Sémeril, adjoint au maire PS. Les préjugés sont donc encore tenaces. Cinquante ans après André Malraux, la Ville de Rennes se donne encore pour mission de « rendre accessibles les plus grandes œuvres au plus grand nombre d’hommes ». Objectif principal : cibler ce que l’on appelle désormais les « non-publics ». Il s’agit des « publics qui ne sont pas placés dans des conditions objectives d’accès à la culture », selon Francis Jeanson. En ce sens, les plans de communication se multiplient. D’une part, avec l’Opéra et le Conservatoire. Elle pratique une politique de prix dégressifs : des droits d’inscription adossés au quotient familial et une aide à la location d’instruments. Pour les représentations lyriques, les tarifs sont abaissés à 4 euros pour les faibles revenus.

D’autre part, la commune incite l’Orchestre de Bretagne à perfectionner sa médiation culturelle en « tentant de conquérir de nouveaux publics » précise le président de l’Orchestre, Martial Gabillard. Dans la zone Sud Gare, c’est le centre social Carrefour 18 qui assure ce rôle de médiation. Chaque année, il accueille l’Orchestre de Bretagne pour un concert familial à 3,50 euros l’entrée. Un « concert Piccolo » en deux actes : explication de l’œuvre jouée, concert et goûter avec les musiciens.

Un atelier de concert Piccolo. Copyright : Nicolas Joubard

Des concerts d’été au succès croissant

Mais les plus gros moyens de communication sont réservés aux concerts d’été (voir la vidéo). C’est l’évènement le plus visible de cette volonté de désacralisation de la musique symphonique. Depuis 2008, l’Orchestre de Bretagne joue gratuitement pendant cinq soirées sous la grande halle du Triangle, au sud de la ville. Mot d’ordre de ce festival : populariser davantage la musique classique.

Répétition de l’orchestre de Bretagne sous la halle du Triangle. Août 2010

Originaires de tous les quartiers de Rennes, près de 8000 spectateurs se déplacent pour les applaudir. Les études de publics effectuées par l’Orchestre de Bretagne en 2008 montrent que les habitants de tous les quartiers se déplacent y compris ceux du Blosne, de Maurepas et de Bréquigny. Les résultats indiquent aussi que 79% du public avait déjà assisté à un concert d’été. «C’est l’image d’une ville pour tous » insiste Sébastien Sémeril.

 

Etude de 2008 sur les publics effectuée par l’orchestre de Bretagne. Copyright : Orchestre de Bretagne

 

En 2008 , répartition par quartiers des spectateurs rennais des concerts d’été :

Quartiers de résidence à Rennes
Centre 18
Thabor Saint Hélier 18
Bourg l’Eveque Moulin du Comte 15
Saint-Martin 7
Maurepas Patton Bellangerais 35
Jeanne d’Arc Longchamps Atalante 14
Francisco Ferrer Vern Poterie 41
Sud Gare 37
Cleunay Arsenal Redon 2
Villejean Beauregard 17
Le Blosne 42
Bréquigny 23
Total 269

Copyright : Orchestre de Bretagne

Toutefois, si le festival d’été rassemble de nombreux Rennais, en dehors de cet évènement, rares sont ceux qui assistent aux autres récitals le reste de l’année. Les plus défavorisés peuvent cependant découvrir l’Opéra par le biais d’associations humanitaires.

Aux Restos du Cœur, chaque année, une répétition générale et une visite de l’établissement culturel sont offertes. Des places à tarif réduit pour une pièce sont aussi proposées. Une vingtaine de bénéficiaires participent à chaque opération : « Depuis 2007, dès l’ouverture des inscriptions, les mêmes redemandent à y aller », assure Christine Paré, bénévole et responsable du pôle cinéma et culture aux Restos du Cœur. Catherine*, 55 ans est de ceux-là : « La première fois c’était exceptionnel. J’ai beaucoup aimé les chants. Je ne sais plus trop ce que j’ai vu mais je sais que c’était très beau. » Pour sa part Anne-Marie*, 47 ans, était plutôt sceptique au départ : « Je pensais que l’Opéra était réservé aux personnes chics. J’avais un peu peur que tout le monde soit sur son 31. »

La ville cible également d’autres catégories de « non-public » : les étudiants et les enfants. « La place à 10 euros pour voir Pelléas et Mélisande, c’est vraiment très intéressant ! » raconte Capucine Jaussaud, étudiante à l’Institut d’Études Politiques. Depuis trois ans, via le Cercle des étudiants, elle profite des tarifs préférentiels proposés par l’Opéra. Plusieurs fois par trimestre, elle assiste à des représentations, avec neuf autres élèves de l’IEP.

Etudiants : cinq euros le concert

e Sur le campus de Rennes 1, ce sont les pass’ jeunes de l’Orchestre de Bretagne — 25 euros les cinq concerts pour les moins de 26 ans — qui ont du succès. Pour preuve, la Nuit américaine du 6 octobre dernier : les étudiants ont rempli la salle du Diapason, à Beaulieu.

Depuis 2009, en partenariat avec le conservatoire, deux CHAM de CE2 ont été ouvertes au Blosne. «Nos huit musiciens intervenants se déplacent dans ces écoles pour faire de l’éveil musical. Ils enseignent de façon ludique : c’est moins rigide qu’au conservatoire », décrit Nicolas Letellier, le responsable de l’action culturelle du Conservatoire. Une pédagogie pourtant controversée. Olivier Legeret, musicien professionnel, est catégorique : « les enseignements proposés dans ces écoles sont de qualité inférieure. On assiste à un nivellement par le bas : au lieu de démocratiser, on stigmatise ».

Voilà de quoi alimenter un éternel débat. D’autant plus qu’il semblerait que quelque soit l’endroit, les salles sont remplies par des abonnés. D’après le constat de Caroline Tith, chargée de mission mécénat et évaluation à l’Orchestre de Bretagne, c’est par exemple le cas dans la salle du Tambour, à l’université de Villejean. Sur le campus, les étudiants ne sont pas spécialement tentés d’y aller. Au contraire, ce sont toujours les mêmes qui s’y déplacent. « Les étudiants de l’IEP qui vont à l’Opéra sont déjà sensibilisés à ce genre de musique. Moi, par exemple, je viens d’une famille de musiciens », explique Capucine.

Des résultats encore insuffisants

La démocratisation de la musique savante progresse, mais il reste encore beaucoup à faire. « Je doute qu’au final ce milieu musical ouvre ses portes à un public éloigné de sa culture. Une politique hors les murs serait peut-être la solution mais l’objectif est difficile à atteindre. Qui pense pouvoir faire mieux que ce qui est déjà fait ? », confie malgré tout Sébastien Sémeril.

Pour le moment, faire mieux ne passe pas par une politique de baisse tarifaire. Les études des publics des différents spectacles le prouvent. La place de concert classique à 10 euros n’encourage pas les habitants d’un quartier dit « populaire » à se déplacer. Au contraire, ceux-là mêmes ne vont pas hésiter à payer cinq fois plus cher un show de variétés. Comme l’explique le sociologue Olivier Donnat, la relation entre l’offre et la demande n’a rien de mécanique, il faut prendre en compte les véritables besoins des publics. Il faudrait faire pour et avec les publics ciblés : leurs permettre d’être les protagonistes du processus de démocratisation de la musique. Chose possible si tous les acteurs se décident à aller chercher le public et à entretenir des relations plus étroites avec lui. Démocratiser, c’est penser la culture pour tous et non pour chacun.

* Personnes dont le nom a été changé afin de respecter l’anonymat.

 Pauline Baumer et Viviane Dauphoud-Eddos

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