Tag Archives: Range ta Chambre

Rennes, labellisée rock

12 Fév
1979. Outre-manche, la vague punk déferle, The Clash confirment avec leur troisième opus London Calling. Ian Curtis sort avec Joy Division ce qui sera son unique album, Unknown Pleasures.
A Rennes, les Transmusicales voient le jour. Deux futures légendes du cru y font leurs gammes : Marquis de Sade et Etienne Daho,au sein d’un groupe au nom pour le moins lunaire, Entre les Deux Fils Dénudés de la Dynamo. Les influences sont claires : l’Angleterre à quelques brassées de là perfuse la scène rock rennaise à coups de beats mythiques, au même titre que le post-punk new-yorkais et la new-wave allemande.

De Marquis de Sade aux Popopopops

Trente ans plus tard, la capitale bretonne garde cette réputation de rebelle un peu à part dans le paysage culturel français. Ville étudiante indisciplinée, Rennes est-elle condamnée à produire du rock ?

Benoît Careil, président du label Pudding. Derrière lui les affiches des groupes qu’il a produit. Février 2011. ED

Benoit Careil, ancien Billy Ze Kick, dirige Pudding Productions et Labels à Rennes, une fédé qui regroupe une petite dizaine de producteurs rennais. Pour lui, « Rennes a toujours attiré les musiciens et c’est encore le cas aujourd’hui ».

Même constat au Jardin Moderne, lieu de création unique en son genre (organisation de concerts, locaux de répétition et d’enregistrement, espace de rencontre pour les artistes). « On accueille près de trois cents groupes en répétition à l’année. Vingt-sept groupes ont été enregistrés en 2010, soit près de 258 heures de bandes » affirme Yannick Orzakiewizc, responsable studio. Les artistes rennais continuent de chatouiller leurs guitares.

Difficile pourtant de se réinventer quand on a vu passer quelques uns des groupes les plus excitants des années 80. Entre autres et non des moindres : les new-waveux Marquis de Sade, les cultissimes Niagara, Etienne Daho, pop-star ultime, mais aussi Dominic Sonic, Billy Ze Kick et les gamins en folie, Marc Seberg

Difficile aussi d’exister sur la scène nationale et internationale quand on est labellisé Rennes et que l’on doit subir la comparaison avec d’illustres ancêtres. Fin des années 2000, deux groupes post-adolescents commencent à faire parler d’eux hors des frontières bretonnes : The Wankin’ Noodles et The Popopopops (vainqueur 2009 du prix CQFD-Les Inrocks).

Plébiscités par Jean-Louis Brossard, le boss des Transmusicales, les deux groupes sont devenus les représentants de la « nouvelle scène rennaise ». Au regard du nombre de groupes que compte la capitale bretonne, c’est peu.

Ce qui se passe à Rennes reste à Rennes

Stefani Gicquiaud, présidente du label Range Ta Chambre le confirme : « C’est très renno-rennais. On se connaît tous, on fait essentiellement du pop-rock et on sort finalement pas vraiment de la ville. » Le micro label crée en 2006 tente le rapprochement entre artistes via des albums collectifs plutôt réussis (et à l’artwork particulièrement soigné).

Laëtitia Shériff, Trunks, Montgomery, We only said, Cabine, Olivier Mellano, Santa Cruz, Robert le Magnifique… La scène rennaise est loin d’être à l’agonie, mais le travail de Range Ta Chambre est symptomatique : ce qui se passe à Rennes reste à Rennes.

La troisième compilation du label Range ta Chambre, parue en juin 2008.

Côté producteurs, la ville n’est pas en reste. Les labels indépendants fleurissent. On en compte à l’heure actuelle plus d’une trentaine, sans compter les projets ponctuels. Armada Productions, Foutadawa Prod, Mobil-Home, Enragé Productions, Fake Project, Mass Production, Kdb Records…

« Avec Rosebud (label qui a révélé Philippe Katerine, ndlr), on était parmi les premiers indés sur Rennes. C’était en 89. Dès qu’ils avaient du succès, les groupes devaient s’exporter à Paris pour signer. Daho, et Niagara l’ont fait très rapidement» se souvient Benoit Careil. Aujourd’hui, les associations sont nombreuses mais faute de moyens, les groupes dépassent rarement la frontière bretonne. Une vie en autarcie, qui fait aussi partie de l’identité de la ville.

« Ça n’a plus de sens politique de signer chez un indé »

Pour les labels indépendants, les temps sont durs : « on a toujours été précaires, fragiles. Quand Anticraft nous a contacté, on s’est senti flattés d’être démarché par un distributeur. Ça a été une erreur, on a perdu beaucoup d’argent. »

Aujourd’hui, Stefani Gicquiaud est régisseuse à la Station Service (une structure de création et de diffusion musicale tournée vers la scène). Elle continue le label par passion. « Mon ambition n’a jamais été de gagner de l’argent. »

La crise du disque a un peu précipité les choses. « Tout s’est accéléré il y a six ou sept ans »  analyse Benoit Careil.« Les majors arrêtaient de prendre des risques alors les musiciens montaient des associations, des labels. Comme il n’y a jamais eu d’argent, ils ont commencé à s’autoproduire ». En circuit fermé. « On apporte surtout un savoir-faire, pour accompagner de l’auto-production » renchérit Stefani Gicquiaud.

Exit les distributeurs

De l’ardeur, mais un espace de diffusion réduit. Deux albums à 300 tirages chacun en 2010 pour KdB Records, et sans distributeur. La grosse majorité des indés vendent les disques lors de concerts, sur internet ou par le bouche à oreille. « A Pudding, on sort un album par an. Fake records ne marche pas trop mal en ce moment avec les Wankin’ Noodles et The Popopopops, mais leur but c’est surtout de les faire signer chez les gros ».

Tout se perd. Il fut un temps où rock’n’roll et majors ne se faisaient pas vraiment les yeux doux. « En 2011, les artistes signent chez les indés par défaut. Dans les années 80, ça avait un sens, on partageait des valeurs. Les Béru, la Mano Negra avec Boucherie Productions, nous aussi avec Billy Ze Kick … On était tous là-dedans ».

De fait, les indés rennais servent de tremplin avant, peut-être, de se lancer dans le grand bain des majors. Découvreurs ou défricheurs avant d’être producteurs. Au Jardin moderne, « pour la plupart des sessions, le studio est fréquenté par des groupes locaux qui font leur premier enregistrement ». Bon nombre d’acteurs des labels sont d’ailleurs bénévoles, tout comme les musiciens qu’ils suivent. « Il n’y a plus aucune lucrativité dans le fait d’avoir un label » sourit Benoit Careil.

Création d’une scène rennaise dans les bibliothèques

Pour survivre, les producteurs s’improvisent tourneurs. Labels à Rennes mise sur la mutualisation afin d’être plus visible. Aux Trans par exemple, « un fantastique salon professionnel pour nous ».

Côté financement, les labels indés dépendent presque exclusivement d’aides, notamment de l’ADAMI et de la SPEDIDAM, deux sociétés civiles en charge de gérer les droits des artistes interprètes.

Après des années de léthargie, la ville de Rennes a pris conscience de la richesse du vivier musical rennais. Ce n’est qu’à l’été 2009 qu’est créé un « fonds de scène musicale rennaise ». Soit « cinq cents CD des années 80 à aujourd’hui », explique Fabienne Roginski, responsable des collections multimédias dans les bibliothèques de la ville.«

Le but est de mettre en valeur les artistes rennais en leur offrant un rayon qui leur est spécialement dédié. » Chez Pudding, cette aide représente une centaine de disques, soit 1000 à 1200 euros de rentrée d’argent (un quart du budget du label). Une façon de reconnaître enfin l’existence d’une scène locale, et aussi l’occasion « de réaliser un important travail de conservation ». Rennes, laboratoire du rock, est déjà un lieu de mémoire.

Élodie Dardenne

Publicités