Rennes, labellisée rock

12 Fév
1979. Outre-manche, la vague punk déferle, The Clash confirment avec leur troisième opus London Calling. Ian Curtis sort avec Joy Division ce qui sera son unique album, Unknown Pleasures.
A Rennes, les Transmusicales voient le jour. Deux futures légendes du cru y font leurs gammes : Marquis de Sade et Etienne Daho,au sein d’un groupe au nom pour le moins lunaire, Entre les Deux Fils Dénudés de la Dynamo. Les influences sont claires : l’Angleterre à quelques brassées de là perfuse la scène rock rennaise à coups de beats mythiques, au même titre que le post-punk new-yorkais et la new-wave allemande.

De Marquis de Sade aux Popopopops

Trente ans plus tard, la capitale bretonne garde cette réputation de rebelle un peu à part dans le paysage culturel français. Ville étudiante indisciplinée, Rennes est-elle condamnée à produire du rock ?

Benoît Careil, président du label Pudding. Derrière lui les affiches des groupes qu’il a produit. Février 2011. ED

Benoit Careil, ancien Billy Ze Kick, dirige Pudding Productions et Labels à Rennes, une fédé qui regroupe une petite dizaine de producteurs rennais. Pour lui, « Rennes a toujours attiré les musiciens et c’est encore le cas aujourd’hui ».

Même constat au Jardin Moderne, lieu de création unique en son genre (organisation de concerts, locaux de répétition et d’enregistrement, espace de rencontre pour les artistes). « On accueille près de trois cents groupes en répétition à l’année. Vingt-sept groupes ont été enregistrés en 2010, soit près de 258 heures de bandes » affirme Yannick Orzakiewizc, responsable studio. Les artistes rennais continuent de chatouiller leurs guitares.

Difficile pourtant de se réinventer quand on a vu passer quelques uns des groupes les plus excitants des années 80. Entre autres et non des moindres : les new-waveux Marquis de Sade, les cultissimes Niagara, Etienne Daho, pop-star ultime, mais aussi Dominic Sonic, Billy Ze Kick et les gamins en folie, Marc Seberg

Difficile aussi d’exister sur la scène nationale et internationale quand on est labellisé Rennes et que l’on doit subir la comparaison avec d’illustres ancêtres. Fin des années 2000, deux groupes post-adolescents commencent à faire parler d’eux hors des frontières bretonnes : The Wankin’ Noodles et The Popopopops (vainqueur 2009 du prix CQFD-Les Inrocks).

Plébiscités par Jean-Louis Brossard, le boss des Transmusicales, les deux groupes sont devenus les représentants de la « nouvelle scène rennaise ». Au regard du nombre de groupes que compte la capitale bretonne, c’est peu.

Ce qui se passe à Rennes reste à Rennes

Stefani Gicquiaud, présidente du label Range Ta Chambre le confirme : « C’est très renno-rennais. On se connaît tous, on fait essentiellement du pop-rock et on sort finalement pas vraiment de la ville. » Le micro label crée en 2006 tente le rapprochement entre artistes via des albums collectifs plutôt réussis (et à l’artwork particulièrement soigné).

Laëtitia Shériff, Trunks, Montgomery, We only said, Cabine, Olivier Mellano, Santa Cruz, Robert le Magnifique… La scène rennaise est loin d’être à l’agonie, mais le travail de Range Ta Chambre est symptomatique : ce qui se passe à Rennes reste à Rennes.

La troisième compilation du label Range ta Chambre, parue en juin 2008.

Côté producteurs, la ville n’est pas en reste. Les labels indépendants fleurissent. On en compte à l’heure actuelle plus d’une trentaine, sans compter les projets ponctuels. Armada Productions, Foutadawa Prod, Mobil-Home, Enragé Productions, Fake Project, Mass Production, Kdb Records…

« Avec Rosebud (label qui a révélé Philippe Katerine, ndlr), on était parmi les premiers indés sur Rennes. C’était en 89. Dès qu’ils avaient du succès, les groupes devaient s’exporter à Paris pour signer. Daho, et Niagara l’ont fait très rapidement» se souvient Benoit Careil. Aujourd’hui, les associations sont nombreuses mais faute de moyens, les groupes dépassent rarement la frontière bretonne. Une vie en autarcie, qui fait aussi partie de l’identité de la ville.

« Ça n’a plus de sens politique de signer chez un indé »

Pour les labels indépendants, les temps sont durs : « on a toujours été précaires, fragiles. Quand Anticraft nous a contacté, on s’est senti flattés d’être démarché par un distributeur. Ça a été une erreur, on a perdu beaucoup d’argent. »

Aujourd’hui, Stefani Gicquiaud est régisseuse à la Station Service (une structure de création et de diffusion musicale tournée vers la scène). Elle continue le label par passion. « Mon ambition n’a jamais été de gagner de l’argent. »

La crise du disque a un peu précipité les choses. « Tout s’est accéléré il y a six ou sept ans »  analyse Benoit Careil.« Les majors arrêtaient de prendre des risques alors les musiciens montaient des associations, des labels. Comme il n’y a jamais eu d’argent, ils ont commencé à s’autoproduire ». En circuit fermé. « On apporte surtout un savoir-faire, pour accompagner de l’auto-production » renchérit Stefani Gicquiaud.

Exit les distributeurs

De l’ardeur, mais un espace de diffusion réduit. Deux albums à 300 tirages chacun en 2010 pour KdB Records, et sans distributeur. La grosse majorité des indés vendent les disques lors de concerts, sur internet ou par le bouche à oreille. « A Pudding, on sort un album par an. Fake records ne marche pas trop mal en ce moment avec les Wankin’ Noodles et The Popopopops, mais leur but c’est surtout de les faire signer chez les gros ».

Tout se perd. Il fut un temps où rock’n’roll et majors ne se faisaient pas vraiment les yeux doux. « En 2011, les artistes signent chez les indés par défaut. Dans les années 80, ça avait un sens, on partageait des valeurs. Les Béru, la Mano Negra avec Boucherie Productions, nous aussi avec Billy Ze Kick … On était tous là-dedans ».

De fait, les indés rennais servent de tremplin avant, peut-être, de se lancer dans le grand bain des majors. Découvreurs ou défricheurs avant d’être producteurs. Au Jardin moderne, « pour la plupart des sessions, le studio est fréquenté par des groupes locaux qui font leur premier enregistrement ». Bon nombre d’acteurs des labels sont d’ailleurs bénévoles, tout comme les musiciens qu’ils suivent. « Il n’y a plus aucune lucrativité dans le fait d’avoir un label » sourit Benoit Careil.

Création d’une scène rennaise dans les bibliothèques

Pour survivre, les producteurs s’improvisent tourneurs. Labels à Rennes mise sur la mutualisation afin d’être plus visible. Aux Trans par exemple, « un fantastique salon professionnel pour nous ».

Côté financement, les labels indés dépendent presque exclusivement d’aides, notamment de l’ADAMI et de la SPEDIDAM, deux sociétés civiles en charge de gérer les droits des artistes interprètes.

Après des années de léthargie, la ville de Rennes a pris conscience de la richesse du vivier musical rennais. Ce n’est qu’à l’été 2009 qu’est créé un « fonds de scène musicale rennaise ». Soit « cinq cents CD des années 80 à aujourd’hui », explique Fabienne Roginski, responsable des collections multimédias dans les bibliothèques de la ville.«

Le but est de mettre en valeur les artistes rennais en leur offrant un rayon qui leur est spécialement dédié. » Chez Pudding, cette aide représente une centaine de disques, soit 1000 à 1200 euros de rentrée d’argent (un quart du budget du label). Une façon de reconnaître enfin l’existence d’une scène locale, et aussi l’occasion « de réaliser un important travail de conservation ». Rennes, laboratoire du rock, est déjà un lieu de mémoire.

Élodie Dardenne

Culture bretonne : une politique identitaire en demi-teinte

11 Fév

En 2008, durant la campagne des municipales, Daniel Delaveau, l’actuel maire (PS) de Rennes promettait d’agir en faveur de la culture bretonne. Mais il ne partait pas de rien. Martial Gabillard, l’ancien adjoint à la culture d’Edmond Hervé, avait impulsé dès les années 80’s, une politique volontariste, avec la création :

– de la première école Diwan (1978),

– du comité consultatif à l’identité bretonne dans une logique de négociation avec les mouvements militants bretons (1996)

– du festival Yaouank (1999),

 d’un centre de loisirs bilingue (2006),

– d’une signalétique bretonne sur les axes principaux…

Comment Daniel Delaveau a t-il poursuivi cette action ? Après trois ans de mandat, tour d’horizon de ses promesses. 

 

1) « Soutenir les associations bretonnes qui diffusent la culture traditionnelle »

Pour promouvoir la culture bretonne, la Ville compte sur l’organsiation de festivités populaires (Yaouank, Fest’Yves…). Elle en délègue le fonctionnement aux associations œuvrant en faveur de la culture et de la musique bretonnes (cercles celtiques, clubs de danse, Skeudenn Bro Roazhon).  

 

Ana Sohier, conseillère municipale (UDB) en charge du patrimoine culturel et immatériel.

 

 

Mais Ana Sohier, conseillère municipale UDB (Union Démocratique Bretonne) en charge du patrimoine culturel et immatériel au sein de la majorité, explique ce choix par une volonté de  « reconnaitre la place des habitants et des militants  ». Selon elle, c’est en s’engageant eux-mêmes dans la programmation et l’organisation des manifestations que leurs acteurs suscitent l’intérêt du public. 

 

 

 

 

« Pas de festival artistique d’envergure européenne »

Ainsi, le festival Yaouank, le plus grand fest-noz de Bretagne, a vu le jour en 1999, à l’initiative de la Ville, afin « d’amener les jeunes à s’intéresser à la culture bretonne », souligne Martial Gabillard, l’ancien adjoint à la culture durant le mandat d’Edmond Hervé. Mais désormais, c’est l’association Skeudenn Bro Roazhon qui le gère, soutenue financièrement par la municipalité. En 2009 et 2010, l’association a perçu une subvention de 66 000 €, auxquels s’ajoutent 32 500 € au titre du festival, 5000 € de plus qu’en 2009. Un soutien conséquent qu’Alain Coquart, conseiller municipal pour le Parti Communiste, défend également. Même si « parfois, la part du festival consacré à la musique bretonne est discutable », tempère t-il.

Le groupe d’opposition Alliance Citoyenne  regrette « qu’il n’existe pas un festival artistique d’envergure européenne, en relation avec la culture celtique et bretonne » ; et suggère également la mise en place d’une semaine de l’histoire bretonne à Rennes : « En installant une statue de Anne de Bretagne » s’enthousiasme Frank Darcel, collaborateur du groupe.

2) « Conforter la présence symbolique de la langue bretonne »

L’un des piliers de la culture bretonne reste la langue. Pour la faire vivre dans les institutions publiques, Daniel Delaveau avait annoncé la mise en place d’une formation sur la base du volontariat pour les fonctionnaires municipaux. Une première pour la Ville. « La date de la formation n’est pas encore fixée, mais elle débutera prochainement » assure Ana Sohier, qui a récemment fait le buzz après s’être vu renvoyer par le Pôle emploi un chèque libellé en breton. Elle devrait concerner une vingtaine de personnes. Cette offre est calquée sur celle de la Région, qui avait attiré un effectif équivalent.

      Aï’ta : « des services publics bilingues »

L’utilisation de la langue régionale dans la vie publique mais à grande échelle, c’est justement ce que revendique Aï ta, un collectif breton, qui tente d’attirer sur ce point l’attention des institutions et de la SNCF par des actions de désobéissance civile, sans violence. « Fin 2007, on a organisé un die-in dnas les locaux de la Star pour réclamer un affichage et un site internet bilingues », explique Tristan Le Nédélec, 24 ans, ancien membre actif à Rennes. Il salue l’initiative de la Ville qui met en service des livrets de famille bilingues, mais estime que ça ne suffit pas. « Dans une ville qui se revendique capitale de la Bretagne, le breton n’est pas assez considéré. On ne veut plus se sentir ghettoisés. A la Poste, à la SNCF, il faut imaginer des guichets tenus par des employés parlant breton ».

Alain Coquart, conseiller municipal (PC) s’oppose à cette idée. « L’exacerbation de l’identité bretonne a ses limites, surtout dans une ville où historiquement, on ne parlait pas breton. Et puis, comment valider le niveau de breton des fonctionnaires, alors qu’ils sont recrutés par concours ? » s’interroge l’élu. Avant d’émettre un doute sur l’offre de fonctionnaires bretonnants. « Sur trois millions d’habitants, je ne suis pas sûr qu’on ait 10% à maîtriser le breton ».  

     La signalisation bilingue : « pas de systématisme » 

Principale vitrine de la langue bretonne selon la municipalité : la signalisation bilingue. « Mais pas de systématisme » mentionne Ana Sohier. Actuellement, les panneaux bilingues concernent donc les sorties d’agglomération, les axes principaux, les places du centre ville, la station de métro de la gare et le Liberté, ouvert l’an passé. Mais cette initiative n’est pas récente. « Cette politique date des années 80 et s’est faite progressivement depuis » indiquent Vallerie Meriadeg et Catherine Bouroulleg, chargés de mission à l’Observatoire de la langue bretonne.   

 

Place du Parlement, place Sainte-Anne, place de la Marie, boulevard de la Liberté, la ville de Rennes a fait le choix de limiter la signalisation bilingue aux grands axes.

Place du Parlement, place Sainte-Anne, place de la Marie, boulevard de la Liberté, la ville de

 

« Nous n’avons pas d’objectif précis, nous voulons simplement permettre à chacun d’être en contact avec le breton » indique Ana Sohier. Pour Alain Coquart, trop de plaques bilingues serait néfaste. « Dans une ville qui n’a jamais parlé breton, ça reviendrait à imposer des choix aux gens ». Il estime que « de toute façon, ce ne sont pas des plaques de rue qui vont permettre de parler breton ; d’ailleurs la rue de Fougères est bilingue, alors que personne ne parlait breton à Fougères ».     

 « Pas de parité entre les deux langues »

 Si Tristan Le Nédélec travaille désormais dans les Côtes d’Armor, il connaît bien Rennes pour y avoir étudié la géographie. Il déplore, dans cette signalisation, l’absence de parité entre les deux langues. « Il suffit de voir les différences de police de caractère. Parfois, autant ne pas avoir de panneaux en breton ».

 

La gare est la seule station de métro dotée de panneaux en breton.

 

Frank Darcel d’Alliance Citoyenne, émet un souhait un peu différent encore de la signalisation bilingue : « qu’une grande partie des noms des nouvelles rues soient donnés en référence à l’histoire de Bretagne ».

Gwendal Denis, responsable du Master « langue bretonne et culture celtique » à Rennes 2, place lui, le débat bien au delà de la signalétique bilingue, et même des compétences de la ville : «  Il faut rendre le breton officiel, comme au Pays de Galles ».

4) « Permettre à chaque écolier et collégien de l’apprendre »

Reste un autre enjeu : rendre l’apprentissage du breton accessible à tous. Les cours pour adultes progressent chaque année, grâce à l’association Skol en Emsav. Quant aux filières bilingues, « Rennes est la ville bretonne qui accueille le plus d’enfants dans ces classes », souligne l’Observatoire de la Langue Bretonne.

 

Vallerie Meriadeg et Catherine Bouroulleg chargés de mission à l'Observatoire de la Langue Bretonne.

 

Paradoxe : aucune initiation à la langue bretonne n’est dispensée dans les classes primaires « classiques », contrairement aux autres départements bretons. Généralement, c’est le Conseil général qui finance ces dispositifs. « Mais ce n’est pas un axe prioritaire en Ile et Vilaine » indique Ana Sohier. Martial Gabillard, conseiller général chargé de la culture, estime quant à lui « que le plus important est de répondre à la demande parentale de filières bilingues ; chaque chose en son temps ». Alliance Citoyenne, le groupe d’opposition à la municipalité souligne l’importance d’une semaine d’initiation ludique à la langue bretonne en primaire, mais également de modules axés sur l’histoire de la région.

Prochainement, la ville de Rennes devrait franchir le niveau 2 de la charte « Ya d’ar brezhoneg » signée en 2008 et qui valorise sur une échelle de un à quatre les initiatives en faveur de la langue bretonne. Certaines villes comme Carhaix culminent déjà au niveau quatre.

Lénaëlle Simon

François Floret trace sa route entre Rennes et Saint-Malo

11 Fév
François Floret en 2008

Rendez-vous au local de Rock Tympans, à l’heure du café. « Tiens, une tasse de fille ! ». François Floret, le créateur et directeur de la Route du Rock, est d’humeur joyeuse. La discussion commence, le dernier disque de PJ Harvey nous accompagne, « une putain de chanteuse ». A 42 ans François Floret est un fan, au sens le plus noble du terme. Résultat il a créé « le plus petit des grands festivals ».

Né à Rennes, il fait ses études ici. « Une maîtrise AES, et un DESS Aménagement du territoire ». Pas très rock’n’roll, peu importe. « Cela m’a permis de bosser dans les collectivités locales. En tant que secrétaire adjoint à la mairie de Chantepie, puis en remplacement à la mairie du Rheu ».

Après deux échecs au concours de la fonction publique, « je picolais avec mes potes la veille des concours, ça montre ma motivation » et peu d’espoirs de titularisation, François Floret prend une décision sur un coup de tête, « un jeudi à 1 heure du matin au fond de mon lit ». Terminé les bureaux des collectivités locales, la musique va devenir son métier.

Bénévole depuis le début, il reprend les rênes de Rock Tympans (l’association qui gère la Route du Rock). Nous sommes en 1998, le festival vit une période sombre, la Route est « en mort clinique ». « Nous sommes interdits bancaires, les bureaux sont installés chez moi ». L’opération sauvetage débute. L’édition 98 marque un tournant. La programmation, « l’une des meilleures encore aujourd’hui », peut se targuer de quelques illustres invités : Portishead, Yann Tiersen, PJ Harvey, Rachid Taha… Et le public qui répond présent, 22 000 personnes se pressent dans les champs autour du fort.

« Les mecs à l’antenne étaient déchirés en permanence »

Fin des années 70, François Floret n’est encore qu’un gamin lorsqu’il entend Joy Division et la voix de baryton de Ian Curtis. Cet amour de la new wave, il le déclamera plus tard à la radio. A Fréquence Numéro 1 d’abord, « une radio pourrie », puis à Canal B où il est recruté par Franck Roland qui tente de remettre sur pied la radio villageoise (B pour Bruz, un village tranquille des environs de Rennes).

A l’époque, il écoute religieusement Radio Savane, le précédent projet de Roland : « c’était bien punk, les mecs à l’antenne étaient déchirés en permanence ». Edmond Hervé, le maire socialiste de l’époque, met des bâtons dans les roues de Radio Savane. 1989, la radio libre la plus déjantée de Bretagne n’existe plus.

Avec Franck Roland et ses animateurs, Canal B devient une radio rock. François Floret y anime Sale temps pour les hits avec Stéphane Ridard (l’actuel Président de Rock Tympans), « tous les samedis, de 18 à 20 heures ». Parallèlement l’association continue d’organiser des concerts en ville. En 1991, les deux acolytes rencontrent Ludovic Renoult, un Malouin, qui veut tenter le rapprochement Rennes-Saint Malo. La Route du Rock est née.

1993 marque un tournant dans l’histoire du festival. Les organisateurs sont contactés par Bernard Lenoir « notre Dieu vivant », l’animateur radio vedette de France Inter veut s’impliquer dans un nouveau festival. « Il nous a dit qu’il ne se reconnaissait plus vraiment dans les Eurockéennes. Il voulait nous parrainer mais ce qu’il cherchait c’était un festival d’été ». La Route change de date, ce sera août.

Le fort Saint Père, après pas mal de heurts avec les autorités politiques de l’époque, servira d’écrin : « ça a été dur de convaincre la mairie de Saint Malo, ils nous ont pas mal baladé. Pour eux les rockeurs étaient tous des drogués en cuir sur leurs motos ». Coup de chance, l’adjoint au maire est un grand fan de Lenoir. La mairie cède. Aujourd’hui « les rapports sont très bons » assure-t-on à la Direction de la culture de la cité corsaire.

Rock indé et Stade rennais

Pendant l’interview, François Floret se lève à plusieurs reprises, va regarder les titres des chansons qui défilent sur son ordinateur. Dans les bureaux de l’association, où les disques prennent évidemment beaucoup de place, l’ambiance entre collègues est décontractée. On parle musique, voyages, soirées mais chacun est conscient de ce qui se joue là. Leur réputation de défricheurs de talents, de connaisseurs leur demande un travail de rabattage énorme.

 

  Les New-Yorkais Interpol, en 2001, avant même la sortie de
        leur premier album Turn On the Bright Lights.

 

Quand on demande à François Floret :

  • Son avis sur la scène rennaise, il fait la moue : « bof, ça nous parle pas vraiment. On est souvent taxés de racisme anti-Français. C’est vrai que les Américains ou les Nordiques nous donnent plus d’émotion »
  • S’il a d’autres passions dans la vie, il semble presque étonné de la question : « ouais bien sûr. Je m’intéresse à toutes les formes d’art, peinture, théâtre, c’est mon côté snob. Mais il faut que ce soit un peu trash. Je suis aussi un fan du Stade rennais, ça c’est mon côté beauf ». Preuve à l’appui, il soulève son mug orné d’un écusson des Rouge et noir.
  • Quel groupe il rêve de programmer à Saint Malo, il reprend  : « dans l’absolu ? Arcade Fire bien sûr, actuellement c’est le groupe le plus riche. Mais ils sont passés du côté obscur de la force ». Le petit festival n’a pas les moyens de débourser 300 000 euros (son budget total) pour faire venir les Canadiens.

Comment, alors, ont-ils réussi l’exploit de s’offrir en 2007 les Smashing Pumpkins, la formation de Billy Corgan étant réputée pour demander des cachets particulièrement exorbitants ? « Un pur hasard. On était à Tel-Aviv avec un projet de gros festival (le projet avortera finalement), on a contacté les Pumpkins mais ils étaient pris. Par contre le manager connaissait la Route du Rock, on a fait une offre, 120 000 euros pas plus, et c’est passé ! »

Mais les Américains, idoles des années 90, sont venus en touristes sur les côtes bretonnes. « Ils avaient quelques jours off avant un festival aux Pays-Bas, on a joué les bouche-trous ». Résultat : un concert décévant, « sans doute le pire de la Route du Rock ». Pas de quoi plomber l’ambiance, François Floret aime prendre des risques.

Le problème c’est que le festival voit souvent rouge niveau finances. Dépendante des subventions publiques, la Route du Rock, subit les effets des coupes franches dans les budgets alloués à la culture. Et son statut à part dans le paysage des festivals français ne lui attire pas que des amis, « Rock en Seine on est pas ami-ami avec eux, ils nous ont piqué PJ Harvey et Morcheeba en 2003 (première édition du festival parisien, ndlr), c’est un peu dur à avaler. On va dire qu’il y a coexistence pacifique. »

Le festival historique rennais les Transmusicales donne aussi la couleur « on entretient des relations de voisinage, on se connaît. Mais non, on ne travaille pas ensemble ». François Floret parle plus volontiers des Vieilles Charrues, l’autre gros festival breton d’été, « il y a pas mal de bénévoles des Charrues, qui sont passés chez nous ».

Le boss de la Route du Rock aime cultiver cette image indé, loin de la culture mainstream, à l’image de son festival. Une chose à ajouter ? « On a le record national de prise de bières, devant les Charrues. C’est pas négligeable, mais en fait je ne suis pas sûr de devoir m’en vanter ».

Elodie Dardenne

Pour en savoir plus l’histoire de la Route du Rock :

http://www.ina.fr/video/3981042001032/saint-malo-la-route-du-rock.fr.html

 

L’empire Frétel : clap de fin ?

11 Fév

A Rennes, les deux hommes font la pluie et le beau temps du cinéma indépendant. Fruit d’un long travail et d’une passion pour l’image, l’autorité des frères Frétel est reconnue par tous :

« Ils sont inévitables. Ils ont construit la cinéphilie à Rennes. » reconnaît Eric Gouzannet, directeur général de l’association Clair-Obscur, qui organise le festival Travelling.

« J’ai beaucoup d’estime pour l’institution Arvor » confirme une autre figure du monde cinématographique rennais.

Jacques Frétel

Pourtant, « peu de gens connaissent Jacques ». Anonyme pour le grand public, incontournable pour les initiés, Jacques Frétel est de ceux qui se font rares, distribuant les entretiens au compte-gouttes. Depuis son bureau du quatrième étage du Théâtre National de Bretagne, l’homme jongle entre ses deux casquettes : programmateur du ciné TNB et de l’Arvor, les deux cinémas d’Art et Essai de la ville. Marié, deux fils, Jacques Frétel peut parler du septième art pendant des heures avec un calme déconcertant. Une sorte de répertoire de l’Art et Essai qui donne l’impression d’avoir tout vu.

Patrick Frétel

Même précaution dans l’expression et même passion chez Patrick Frétel, son frère jumeau. Lui aussi marié et père de deux enfants, il collectionne les fonctions comme son frère : président de l’Arvor, vice-président de la Sorédic, qui exploite le Cinéville Colombier, secrétaire général du Stade Rennais… L’homme se voit comme un « associatif convaincu » qui gère ses affaires à la manière d’un entrepreneur :

« Je gère toujours les structures que j’anime comme une entreprise. Même si l’Arvor est une association, il ne faut pas oublier que derrière il y a des salariés.

« Il y a une complémentarité avec Jacques, explique Patrick. Il a plus un côté artistique. Mon rôle c’est l’organisation, la gestion. »

En public, les jumeaux aiment façonner leur légende. Ils racontent que dès l’enfance, le cinéma devient leur marmite. Tombés dedans quand la grand-mère maternelle les emmenait au cinéma du coin Le Familia pendant les vacances dans une petite ville d’Ille-et-Vilaine à cinquante kilomètres de Rennes. D’abord distraction, le cinéma devient passion dans des salles comme Le Français lors des séances de La Chambre Noire. Jacques Frétel se dépeint comme un autodidacte, préférant les salles obscures aux bancs de la fac :

La mainmise des Frétel sur le cinéma rennais

Dans les années 1970, Patrick devient bénévole à l’association Arvor. Il en sera le président à partir de 1981. Son frère Jacques devient le programmateur officiel la même année. Au fil du temps, les jumeaux ont imposé leurs règles du jeu à la mairie et aux acteurs de l’activité ciné à Rennes. Modeste loyer versé par l’Arvor à la Ville (motus sur le montant exact), proximité avec le reste du monde associatif et les cinémas commerciaux… Ce réseau et l’image de pionnier des deux hommes les placent sur un piédestal dont ils font mine de relativiser l’importance :

« On est modestement acteurs de la ville » explique Patrick Frétel.

Pourtant quiconque veut s’aventurer sur les terres de l’Art et Essai entend forcément parler de l’influence des jumeaux sur la question et doit croiser leur chemin. Qu’ils soient ciné-club, distributeurs ou cinéastes. Tantôt sous le titre de membre, fondateur, secrétaire ou administrateur, leur nom est partout :

  • au Centre National du Cinéma (CNC)
  • au Syndicat des Cinémas d’Art, de Répertoire et d’Essai (SCARE)
  • à l’Association Française des Cinémas d’Art et d’Essai (AFCAE)
  • à l’Association des Cinémas de l’Ouest pour la Recherche (ACOR)
  • au Groupement National des Cinémas de Recherche (GNCR)
  • à la Commission interrégionale d’Art et Essai

Côté programmation, même constat. Si Jacques Frétel décide seul des films diffusés dans les deux cinémas Art et Essai de la ville, le monopole de fait ne semble choquer personne. « C’est simplement une particularité locale» estime un collaborateur des jumeaux.

Mais une particularité qui permet aux frères de bénéficier d’un rayonnement chez les cinéphiles. En effet, « l’entreprise » Frétel ne connaît pas la crise. L’Arvor, rue d’Antrain, a enregistré 109 000 entrées en 2010, soit une fréquentation en hausse de 14%, et le Ciné TNB dépasse les 92 000 entrées (+17%).

Rue d’Antrain à l’Arvor justement, on ne commente pas. Contacté par le Master JRE, des salariés et bénévoles de l’Arvor n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Un mutisme confirmé par un proche des frères Frétel : « On ne parle pas à l’Arvor » avant de lâcher du bout des lèvres que « Jacques est en concurrence avec lui-même, c’est dommage ».

Invincibles les frères Frétel ?

Pourtant tout ne va pas de soi. Après trente ans de domination sans partage, le travail accompli est respecté par les pros du secteur mais l’influence des Frétel se fragilise : Jacques est « curieux mais cassant », Patrick est « brillant mais a beaucoup de préjugés ».

Le cinéma indépendant et son mode d’exploitation se sont aussi peu à peu transformés. Or Eric Gouzannet dénonce l’immobilisme des jumeaux :

« Jacques est dans sa bulle et fonctionne comme ça. Il peut parfois demander de ne pas passer tel film car ça passait déjà dans ses salles. Il manque parfois un peu de générosité. Or, l’Arvor et le TNB n’ont pas de visibilité. Le spectateur a évolué dans sa façon de voir un film. Ils ont une vision qu’ils veulent sauvegarder au lieu d’accepter les règles du jeu » explique le directeur, qui pourtant collabore toujours avec les Frétel dans le cadre du Festival Travelling.

Patrick Frétel se sent d’ailleurs à l’étroit dans les deux salles de l’Arvor, et fait du lobbying auprès de la mairie. De nouveaux locaux mis à disposition attireraient à coup sûr un public plus important, plaide t-il. Silence du côté des élus. L’Arvor et le Ciné TNB ne semblent pas être la priorité.

Le sujet est d’autant plus délicat qu’un concurrent sérieux ambitionne de s’implanter à Rennes. Des consultations entre la Ville et le réseau indépendant Utopia à l’été 2010 ne sont arrivées aux oreilles des Frétel qu’en décembre, déclenchant les foudres des jumeaux, blessés de ne pas avoir été avertis par la mairie :

Officiellement c’est « dommageable ». Dans les faits, on comprend que les deux frères sont furieux et comptent bien mener la contre-offensive dans les semaines à venir. L’arrivée d’un « grand » de l’Art et Essai pourrait en effet faire des dégâts. A 59 ans, les Frétel pourraient être progressivement poussés vers la sortie. Victimes de leur méthode ?

Antoine Lagadec

Culture pour les étudiants : une offre méconnue

11 Fév

A Rennes vivent 60 000 étudiants. Une population à faibles revenus. Pour éviter que cette situation financière fragile les prive d’activités culturelles, certains dispositifs municipaux et universitaires existent. Mais souffrent parfois d’un manque de coordination et de visibilité.

En janvier 2010, le Passeport Loisirs Culture a été remplacé par la carte Sortir, gérée par la Mairie et Rennes Métropole, en partenariat avec l’APRAS. Ce nouveau dispositif, à destination des habitants de Rennes et Saint-Jacques, permet aux revenus modestes (jusqu’à 3 150 euros pour les familles de cinq enfants) et aux bénéficiaires de minimas sociaux d’avoir accès à une large offre culturelle et sportive, à des tarifs préférentiels. 380 structures sont partenaires.

« La Ville a choisi d’adopter la carte Sortir pour étendre le nombre de bénéficiaires » explique Sébastien Séméril, adjoint aux Sports et président de la commission Culture et Sport . « 3000 personnes utilisaient le Passeport chaque année, tandis que la carte Sortir a déjà conquis 16 000 personnes en onze mois » confirme Ana Sohier, conseillère municipale (UDB) en charge du patrimoine culturel et immatériel. Parmi elles, des familles ou personnes seules aux revenus modestes.

 Les étudiants, privés de la carte Sortir
 
 Néanmoins, au rang des grands absents du dispositif : les étudiants. Sur le site internet de la mairie, quelques-uns d’entre eux font part de leur incompréhension. Ainsi, Cadiou écrit : « Un étudiant boursier ayant l’échelon maximum (460euros/mois) vit avec des ressources plus faibles qu’une personne bénéficiaire du RSA… Pourquoi les étudiants boursiers ont-ils la gratuité des transports et pas le droit à la carte Sortir ? […] Cette carte est une très bonne initiative mais elle n’est pas équitable ! ».
La carte Sortir en vigueur depuis un an, rencontre un franc succès, les étudiants regrettent de ne pouvoir y avoir accès. Crédit Ville de Rennes.

 

 

 

 

  Ce point de vue est partagé par la section rennaise de l’UNEF, syndicat étudiant. Thomas Couvert, l’un de ses représentants reconnaît que « la Ville a fait beaucoup d’efforts pour nous ouvrir les portes des activités extra-universitaires, mais le fonctionnement de la carte Sortir est incohérent ». Il plaide pour son attribution pour tous les étudiants pouvant justifier de leur statut. « Seuls certains étudiants boursiers peuvent pour le moment y avoir accès, mais il leur faut d’abord monter un dossier avec une assistante sociale ».

 La Ville compte sur la distribution des Sacs à Trucs

« Une démarche assez stigmatisante » déclare ce jeune syndicaliste. D’autant plus que la municipalité souhaitait grâce à cette nouvelle initiative, rompre avec les barrières symboliques. «Une fois la carte retirée auprès du Centre Communal d’Action Sociale (CCAS), qui instruit les dossiers, il suffit désormais de la montrer au guichet des structures partenaires, alors que le Passeport nécessitait de présenter à chaque fois des justificatifs de revenus et l’autorisation du CCAS  » défend Sébastien Séméril.    

Permettre aux étudiants de découvrir le TNB, c’est l’objectif visé par les places proposées grâce aux Bons Spectacles. Crédit photo Laurent A.

Alors, pourquoi ne pas ouvert cette carte au public étudiant ? Alain Coquart, conseiller municipal, relaye sur ce point la position de Rennes Métropole ; il explique que l’argument est surtout financier. « Le coût serait trop élevé si tous les étudiants y avaient le droit ». De plus, il rappelle que la municipalité « offre aux jeunes de moins de 25 ans des « sacs à trucs », truffés de réductions, délivrés par le CRIJ ou lors de Tam-Tam ». Cinq mille ont été distribués depuis septembre.

 Autre raison avancée par l’Agglo : la politique culturelle à destination des étudiants relève du CROUS (Centre régional des Oeuvres Universitaires et Sociales). L’antenne de Rennes, via sa mission d’animation culturelle des campus, tente en effet de pallier l’absence d’actions propres aux étudiants. Ainsi, située face au TNB, cette antenne propose des tarifs réduits pour l’UBU, le TNB, l’Opéra ou encore l’Orchestre de Bretagne,avec des places à partir de huit euros. Toutefois, « l’ antenne souffre d’un manque d’information flagrant, peut-être dû au fait qu’elle soit délocalisée » indique Sonia Jabet, coordinatrice au Diapason, pôle culturel de Rennes 1 qui organise et accueille régulièrement des soirées musicales « bon marché ».   

Sonia Jabet, ici dans la grande salle du Diapason, est responsable de la coordination et des manifestations étudiantes.

Manque de coordination entre les antennes de Rennes 1 

C’est elle qui gère également, au titre de cette fonction, les Bons Spectacles, proposés par Rennes 1. Grâce à ces précieux césames, les étudiants peuvent assister gratuitement à des représentations de l’Orchestre de Bretagne ou de l’Opéra. Ce dernier semble d’ailleurs particulièrement prisé.« Ce sont ces places qui partent souvent en premier » .

 Cependant, autre bémol, selon Sonia Jabet : le manque de coordination entre les différentes antennes de Rennes 1. « L’information passe mal entre les structures de l’Université, et le nombre d’étudiants connaissant, par exemple, ces Bons-Spectacles ou l’existence du Diapason, est trop faible ». Ainsi, l’IEP de Rennes organise ses propres sorties à l’Opéra alors que ses étudiants pourraient s’y rendre gratuitement.

A ce manque de visibilité s’ajoute un argument plus « culturel » : les soirées sans alcool du Diapason rebutent parfois les jeunes, malgré une offre alléchante. « Cinq euros le semestre de cinéma, une projection tous les mardis, dans la grande salle de 500 places ».

Les années passées, les « Bons spectacles » étaient exclusivement réservés aux étudiants étrangers et inscrits en premier année. Depuis cette année, les 2ème et 3ème année peuvent aussi y prendre part. Crédit photo Laurent A.

Pour remédier à ces défauts de communication, accentués par le caractère éparse des différents établissements rattachés à Rennes 1 (fac de droit, fac d’éco, IEP, fac de Sciences…), l’Université a inauguré cette année les SAV, Services d’Aide à la Vie Etudiante. Ouverts tous les midis sur chaque campus depuis cette année, ces points infos ont pour mission de relayer les diverses manifestations orchestrées par les équipes de Rennes 1. Mais ils n’auront cependant pas vocation à améliorer la coordination entre la politique municipale et les celle menée par les services universitaires.

Au CRIJ, une conseillère regrette d’ailleurs « l’absence, dans une ville universitaire de si grande ampleur, d’une vraie politique culturelle spécifique aux étudiants de Rennes Métropole ». Cette dernière serait, selon elle, plus intelligible que des  initiatives éclatées.

                                                                                                                     Lénaëlle Simon

 

Cafés-librairies : un concept à ré-inventer

11 Fév

Bar-librairie La Cour des Miracles à Rennes, février 2011. Virginie Trin.

 « La Bretagne est la région qui concentre le plus de cafés-librairies en France », tel est le constat que dresse Christian Roy, directeur de l’Etablissement public de coopération culturelle (EPCC) Livre et Lecture en Bretagne. Le phénomène a débuté en 1993, avec l’ouverture du Caplan à Guimaëc. Depuis, dix-sept établissements ont ouvert dans la région et ont formé une association en 2006 : Calibreizh.

Restauration avant tout

Le terrain breton serait donc propice à l’implantation de cafés-librairies. Mais cela reste une activité culturelle à l’économie fragile. La partie librairie ne rapporte que 20% du chiffre d’affaires dans les deux établissements rennais, la Cour des Miracles et le Papier Timbré. Les 80% restants proviennent de la partie bar et restauration.

Le Papier Timbré, l'un des de cafés-librairies de Rennes. Février 2011, Virginie Trin.

Sophie Neuville, gérante à Quimper du Bistro à Lire et présidente de l’association Calibreizh, développe : « On a des gens qui viennent manger souvent et qui n’ont jamais acheté un livre. Ça m’énerve parfois. Si notre objectif n’est pas d’être des professionnels du livre, on reste quand même des libraires. »

A la Cour des Miracles, dans le centre-ville de Rennes, en semaine, on peut faire le même constat. Si la salle du premier étage est pleine à l’heure du déjeuner, c’est davantage pour se restaurer que pour  acheter des livres. Nicolas Foucher, le gérant, a une explication : sa clientèle est « très variée et dissociée ». Celle du bar  et du restaurant est différente de celle de la librairie.

Seule une parenthèse dans l’année vient contredire des statistiques basses pour le coin librairie : le mois de décembre. « C’est le mois où je me sens libraire », confie Nicolas Foucher. Son établissement réalise alors un quart à un tiers de son chiffre d’affaire librairie de l’année, en proposant une sélection d’ouvrages installés sur la terrasse du café.

Innovation et spécialisation

Le reste du temps, il explique qu’il s’efforce d’innover, de surprendre le public. Le speed booking[1] par exemple, idée novatrice il y a deux ans, s’est essoufflée. Nicolas Foucher propose désormais des apérimots, « un concept humoristique qui amène un public moins sérieux que dans les cafés philo ».

Pour fidéliser la clientèle, les cafetiers-libraires se spécialisent aussi parfois dans un genre littéraire. Sophie Neuville a choisi les polars. La Cour des miracles possède un rayonnage pointu en matière de BD indépendante et de livres libertaires. Nicolas Foucher précise : « On propose toujours ce qu’on aime : si on n’a pas envie de défendre un livre, ce n’est pas la peine de le vendre. »

La Cour des Miracles, spécialisée dans la BD indé et les livres libertaires. Février 2011, Virginie Trin.

Cette spécialisation lui permet de « proposer des bouquins qu’on ne voit pas ailleurs », histoire de contourner la concurrence des autres librairies qui font du commerce du livre leur première activité. Sophie Neuville pointe de son côté le poids grandissant du Web : « Neuf millions de livres vendus sur Internet l’année dernière, c’est autant d’ouvrages que les petits libraires ne vendent pas. » Alors, les revenus d’un conjoint salarié et l’activité café permettent de compenser le manque à gagner.

Formule méconnue

Si l’on compte principalement sur l’activité du livre, la tâche s’avère plus compliquée. C’est ainsi que le Pandakawa, un manga-café rennais, a fermé ses portes en 2010 après un an et demi d’existence, faute de clients. « Les fans de mangas à Rennes avaient déjà leurs habitudes dans des boutiques spécialisées », explique Alexis Pernod, l’ancien gérant du Pandakawa.

Le concept, une variante de café-librairie importée du Japon, se fondait sur un forfait horaire comprenant lecture comme dans une bibliothèque et boisson à volonté. La partie bar s’est avérée être une activité secondaire, contrairement aux cafés-librairies. Résultat : Alexis Pernod n’a pas réussi à équilibrer ses comptes.

Il attribue aussi l’échec du Pandakawa au manque de familiarisation du public avec un concept original. Sophie Neuville déplore également le fait que « les gens connaissent les cafés-librairies, mais ne savent pas comment cela fonctionne ». Les murs de tels bistrots peuvent apparaître aux yeux du client non initié comme une bibliothèque décorative, sans avoir forcément conscience que les ouvrages sont en libre service et peuvent être achetés.

Financements difficiles

Ce manque de visibilité pose également problème pour trouver des financements. Alexis Pernod se rappelle de son expérience du Pandakawa : « A la Chambre de commerce et d’industrie, il y a un scepticisme ambiant pour les projets un peu trop originaux. » Du côté des banquiers, « ils ne voient pas vraiment ce qu’on veut faire », renchérit Sophie Neuville. Il y a dix ans, cette dernière a dû écumer une trentaine de banques avant d’en trouver une qui soutienne son projet.

Par ailleurs, l’association Calibreizh n’est pas là pour financer les cafés-librairies qui seraient en difficulté[2]. C’est ainsi que le café-librairie de Lorient n’a pas survécu, par exemple.

Projets nombreux

Pourtant, paradoxalement, le concept attire toujours. Sophie Neuville a répertorié au moins trois nouveaux cafés-librairies (à Lannion, Morlaix et Saint-Guénolé) pour intégrer Calibreizh cette année.

A l’EPCC Livre et Lecture en Bretagne, Christian Roy reçoit aussi régulièrement des candidats qui veulent ouvrir de nouveaux cafés-librairies : « Ce sont souvent des gens qui ne viennent ni du milieu de la librairie ni du café. On ne les pousse pas à le faire. Il faut être sûr qu’il y ait un bon partenariat avec les réseaux associatifs et un bon équilibre avec les librairies traditionnelles alentours. »

Renouveler le concept

Yann Gautier, 37 ans, musicien au chômage, fait partie de ces personnes qui souhaitent se lancer dans la création d’un café culturel, à Rennes. Mais pas un café-librairie. Il trouve le concept « trop limité ». Pour lui, boire un café en lisant, « je peux le faire partout ». Quant à lire des livres neufs proposés par le café, en tant que client, il trouve cela gênant :

« Ce que j’aime pas dans le café-librairie, c’est que j’ai l’impression que c’est une librairie, à côté d’un bar, sans réelle symbiose. Ça m’est arrivé d’acheter un bouquin à la Cour des Miracles, je ne suis pas allé boire un verre en même temps, ou alors à un autre moment. Il n’y a pas vraiment le côté convivial qu’on peut imaginer dans un café-librairie. »

Yann Gautier souhaite créer un café culturel. Février 2011, Virginie Trin.

Il souhaite faire évoluer le concept en développant des partenariats avec des librairies existantes :

« L’idée est d’avoir une sorte de vitrine avec une thématique par mois. Des partenaires, libraires et disquaires, pourraient proposer une sélection autour de ce thème. Parallèlement, on pourrait avoir un fond de livres de poche pour que les gens puissent consulter sur place, emprunter et échanger. »

Virginie Trin


[1] Comme du speed dating, mais au lieu de draguer, on présente ses lectures.

[2] En 2010, Calibreizh a reçu 3000 euros de la Drac et 3000 de la région pour pouvoir éditer un guide recensant tous les cafés-librairies de Bretagne. Hormis cela, aucune subvention particulière n’est allouée à l’association.

À Rennes, le conte se fait discret

11 Fév

Légende arthurienne, contes populaires de Haute-Bretagne ou en langue bretonne : le conte et sa pratique sont souvent perçus comme une caractéristique régionale. Reconnu il y a deux ans au patrimoine immatériel de l’UNESCO, le conte a été remis au goût du jour à Rennes par le festival Mythos. Cependant, malgré le succès de cet événement, le conte reste confidentiel dans une ville qui ne compte que deux associations dédiées à la discipline. 

Crédit : festival Mythos

Janvier 2011, un lundi soir, square Charles Dullin, près de la prison Jacques Cartier. Dans la cave d’un immeuble qui sert de local à l’Association pour la Promotion du Conte la Filois (APC), créée en 1993, une petite dizaine de personnes de tous âges se retrouvent pour un atelier du conte intitulé « Les conteurs à bretelles ». Au programme de la soirée : partage des connaissances d’un conte d’ici ou d’ailleurs, réflexion sur le sens de ces récits, apprentissage de la mémorisation et de l’expression en public sur les conseils de Jean-Pierre Mathias, conteur de métier.

Pour le petit comité de conteurs amateurs, le partage et la transmission priment. Sous la lumière d’un néon et malgré le froid qui règne dans la pièce, Annie, jeune femme rousse, fait vivre une conte juif d’une voix douce. Autour d’elle, plusieurs affiches d’éditions passées du festival Mythos.

Mythos. LE festival du conte à Rennes. Créé en 1997 par Maël Le Goff, fils d’Alain Le Goff, conteur dont la réputation n’est plus à faire, et par Emilie Audren, alors étudiants, le festival s’appelait à l’époque En faim de conte.

 Au goût du jour

L’ambition de ses fondateurs : créer un événement à destination des étudiants pour dépoussiérer la pratique du conte. « Il s’agissait de rompre avec l’image du vieux conteur, avec un schéma un peu folkloriste. C’était une approche plus intellectuelle, avec des conteurs comme Yannick Jaulin ou Henri Gougaud », explique Aude Bruneau, secrétaire générale de l’association Paroles Traverses qui organise le festival. Et le projet prend auprès des étudiants de l’université.

Xavier Lesèche, conteur professionnel depuis plus de vingt ans en forêt de Brocéliande, reconnaît que Mythos a vraiment fait découvrir la pratique du conte à Rennes. Un succès également lié à l’évolution sociale de la Bretagne,  : « Dans les années 1950 et 1960, il y a eu un rejet contre le poids d’une époque. Avec le deuxième renouveau de la fin des années 1980 et du début des années 1990, le conte ne vient plus des milieux ruraux, mais des villes. »

Changement de cap

Cependant, Maël Le Goff et Emilie Audren sont plus ambitieux. En 2001, ils donnent une nouvelle impulsion au festival en changeant de projet artistique. Il s’appelle désormais Mythos et met à l’honneur « les arts de la parole ». Dans la programmation, se côtoient chanteurs, musiciens, slameurs, poètes, comédiens et conteurs.

« Nous voulions élargir le public, explique Aude Bruneau. C’était un cheval de Troyes pour capter un auditoire qui ne connaissait pas le conte et amener un public plutôt âgé vers les nouveaux artistes de la chanson française. » Et la formule fonctionne : dès 2001, 16 000 personnes assistent au festival. Plus de 22 000 lors de la dernière édition en 2010.

Toutefois, Aude Bruneau reconnaît que l’ouverture du festival à des artistes comme Yaël Naïm, Thomas Dutronc, Albin de la Simone ou encore Cali n’a pas seulement permis que d’élargir le public, mais aussi les subventions, de la part d’organismes tels que le Centre National des variétés.

Des aides financières obtenues grâce à la chanson et qui représentaient 6 % du budget total de 2010 de 448 000 €. Sans compter la subvention attribuée par la municipalité à hauteur de 76 900 €, stable depuis 4 ans. « Si nous étions restés sur quelque chose de plus confidentiel autour du conte en poussant sur un projet très pointu, nous n’aurions pas forcément obtenu les ressources artistiques pour maintenir la manifestation », admet Aude Bruneau. 

« Mélange des genres »

Jacky Derennes, président de l’Association pour la Promotion du Conte La Filois, reconnaît que Mythos a mis au goût du XXIe siècle une tradition passée : « Lors d’une soirée de contes, il y avait un ou deux musiciens qui jouaient en alternance. La musique a toujours été un élément lié au conte. » Cependant, il regrette le mélange des genres qui ne ferait plus la part belle aux conteurs, professionnels et amateurs.

Selon Aude Bruneau, le conte serait pourtant la discipline la plus valorisée par l’équipe du festival, l’attrait pour les chanteurs étant lui relayé par le grand public et les médias. Toutefois, en 2010, sur la soixantaine de représentations proposées, une vingtaine était exclusivement de la chanson, une trentaine mêlait théâtre et récit, et une dizaine se revendiquait du conte. Si le taux de remplissage était plus élevé pour le conte (92 %) que pour les concerts (79 %), les spectacles de conte ont eu lieu dans des salles d’une jauge de 158 places en moyenne, alors que les concerts se déroulaient dans des lieux pouvant accueillir 644 personnes en moyenne.

 Le « Off » n’est plus

Forte d’une soixantaine d’adhérents, l’APC a participé pendant treize ans au festival Mythos dans le cadre du « Off ». Dans les bars, dans les bibliothèques ou sur la scène ouverte du Magic Mirror, des conteurs amateurs de l’association transmettaient à un public de non initiés leur passion.

Une expérience qui ne sera toutefois pas réitérée cette année. La baisse de 50 % des subventions publiques, qui s’élèvent désormais à 12 000 €, ne permet plus à l’association de suivre financièrement. Le licenciement des deux salariés de l’APC cette année a engendré une baisse conséquente des différents événements organisés, le « Off » Mythos entre autres.

Selon une source proche de la municipalité rennaise, « le conte est loin d’être un axe prioritaire dans la politique culturelle et patrimoniale de la ville ». Municipalité dont l’aide financière est aujourd’hui réduite à 5 000 € , après avoir été de l’ordre de 10 000 €.

Une situation que déplore Jacky Derennes : « La ville de Rennes a fait des choix à travers le positionnement de Mythos très marqué d’un festival de qualité autour des arts de la parole. Mais la place des amateurs n’y est plus. »

 Confidentialité

L’APC trouve malgré tout son public, lors de rendez-vous réguliers, dans des lieux plus confidentiels, comme à la maison de quartier de Villejean, pour des soirées contes. Une fois par mois, des conteurs amateurs et professionnels se réunissent également à la Maison du Ronceray. La salle qui peut accueillir une soixantaine de personnes est pleine à chaque rendez-vous.

Loin de déplacer les foules rennaises, le conte reste avant tout une pratique artistique de proximité, comme l’explique Michel Corbineau, membre du Conseil d’Administration de l’APC : « Le conte n’amène pas de monde en festival. Citez-moi trois noms de conteurs connus du grand public… Je ne sais pas si le conte aura jamais une aura. Il n’a pas besoin de quatre cents personnes, dix peuvent suffire pour faire un bon public. Le propre du conteur, c’est de le maintenir en haleine, simplement avec sa voix. »

Camille Pesnel