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Les galeries en pleine opération séduction

11 Fév
 
19h00. En cette glaciale soirée de février 2011, DMA Galerie – située à 15 minutes du centre-ville – est exceptionnellement ouverte au public pour le vernissage de l’exposition « Glissement de terrains ». Tamara Poignant, chargée de communication et coordinatrice de la galerie, regarde avec satisfaction l’arrivée du public ; beaucoup lui sont inconnus.
Vernissage de l’exposition « Glissement de terrains » à la DMA Galerie, février 2011. Alisée Casanova.

Elle arrive à distinguer dans la foule les amateurs d’Art, des étudiants, des experts ou encore des habitués de galeries grâce à leur attitude : mains dans les poches, tête dans les épaules, pas hésitant. Elle s’approche furtivement d’un homme discret, Pascal-Luis Masson, et se met à discuter avec lui des œuvres exposées ; puis lui présente les artistes de la soirée : le « pictophile » Mardi Noir, Baptiste Ymonet et Vincent Jousseaume de l’Atelier Polyhèdre.

Faïence blanche émaillé, Atelier Polyhèdre, février 2011. Alisée Casanova.

Loin des préjugés liés à un certain art élitiste, ce vernissage dédié à l’art et destiné à tous (novices et collectionneurs) brise tous les tabous en offrant au public rennais l’opportunité de découvrir et de s’informer sur les différentes tendances de l’art contemporain et du design. « C’est la première fois que je viens à un vernissage, je ne savais pas que c’était ouvert à tout le monde » témoigne Pascal-Luis Masson, employé de bureau. Mais aussi d’acheter sans aucun complexe, pour son plaisir ou pour un investissement.

Les trois organisatrices de l’événement – Tamara Poignant, Mélanie Trévisan et Gwenaëlle Agnès – et le président de l’association, Nicolas Prioux, ont ainsi créé un environnement d’échange. « Nous cherchons à rendre l’art accessible au grand public, explique Nicolas Prioux – designer, responsable pédagogique à l’école de design Nantes Atlantique et directeur de l’association DMA. En créant des synergies entre l’art contemporain, le design et l’espace public ; nous impulsons des projets artistiques tournés systématiquement vers et pour le public » poursuit-il. Léance, 24 ans, étudiante en dernière année de master à l’Insa est sensibilisé à l’art depuis son enfance : « Je fais toutes les expositions d’art contemporain que ce soit dans les galeries ou dans les musées » témoigne-t-elle.

Nicolas Prioux, designer et président de l’association DMA. En arrière plan Chaise Eames, février 2009. Ph. Laurent Neyssensas

Désacraliser de l’art 

Maître Lorre, avocat et invité privilégié de DMA Galerie, pense que « toutes les formes d’Art sont désacralisées dès lors qu’elles sont accessibles à un large public ». Or, la mission des « galeries nouvelles générations » telles que le définit Grégory Lemanissier, propriétaire de la galerie Art Circuit (22 rue de Nemours à Rennes), « est de faire tomber cette barrière invisible et de désacraliser l’accès ». Bernard Lost, 46 ans, fonctionnaire atteste « adorer aller dans les galeries pour découvrir de nouveaux talents locaux et investir dans des toiles  ». En trois ans, il a acquis trois peintures.

La galerie Art Circuit, rue de Nemours à Rennes, février 2011. Alisée Casanova

« Les gens désirent voir, comprendre, acheter des œuvres d’art et vice versa ; les artistes ont besoin de se montrer au public pour se vendre et survivre sur le marché de l’art, explique Soizic Laute, galeriste au 17 rue Bertrand à Rennes. L’art sans un public acheteur, sans un regard critique ne peut pas exister » poursuit-elle. Selon Grégory Lemanissier : « c’est la société moderne qui a créée ce fossé avec des expositions et des ventes aux enchères où l’on trouve des œuvres à des sommes astronomiques ». Brigitte Horr, commerçante et amatrice d’art, dévoile qu’elle n’a « jamais acheté d’art, ni même envisagé. C’est trop cher alors je me contente d’acheter des reproductions de peintures connus dans les musées ou dans des boutiques de posters ». « J’ai plusieurs Van Gogh chez moi ! » poursuit-elle joyeusement.

De 30 à 6000 euros

Comme en témoigne la diversité du public de cette soirée de vernissage, les achats d’art contemporain et de design se sont démocratisés et ne semblent plus réservés à l’élite rennaise ni même aux professionnels de l’Art. « L’art doit se découvrir sans être un grand connaisseur et surtout, on doit pouvoir acheter une œuvre unique avec un budget modeste, confie Grégory Lemanissier, directeur de la Galerie Art Circuit à Rennes. Passionné par l’art, j’ai quitté mon poste de cadre pour m’installer sur Rennes et j’ai ouvert une galerie où le public rennais, collectionneurs et curieux, puisse découvrir et acheter des artistes contemporains locaux et étrangers » poursuit-il.



Présentoires d’oeuvres artististiques proposées actuellement à la galerie Art Circuit, Rennes. Crédit Alisée Casanova

Pour attirer le public, toutes les méthodes sont bonnes. Lors de l’ouverture de sa galerie en 2005, Soizic Laute qui est « tombée dans la marmite de l’Art quand elle était petite » a immédiatement attiré un large public en proposant des créations uniques de bijoux tout comme du mobilier design de luxe : « Notre proposition de bijoux rares est un excellent prétexte pour convier les gens à pousser la porte de la galerie, alors que le mobilier design concerne un public déjà averti. Mes prix vont donc de 30 à 6.000 euros » commente-t-elle. Françoise Faucheur, 63 ans et ancienne chef d’équipe pour une entreprise métallurgique : « J’ai attendu mes cinquante ans pour pousser la porte d’une galerie d’Art, je pensais que c’était réservé à une élite. Je n’ai encore jamais acheté de peintures ou de mobilier, mais j’ achète régulièrement des bijoux pour ma petite fille ».

Le directeur, Grégory Lemanissier, a quant à lui implanté délibérément sa galerie dans une rue passante et commerçante : « Au début, tout le monde était surpris de voir une galerie d’art située entre les petits commerces de proximité. Mon objectif était clair : je voulais me distinguer des autres galeries commerciales par mon emplacement géographique et le public visé. Je voulais être vu par tout le monde, entrer dans le quotidien des gens, les choquer, les interpeller pour qu’ils s’intéressent enfin à un art au prix raisonnable ». Afin d’attirer et de rendre l’art abordable financièrement à toutes bourses rennaises, Grégory Lemanissier expose dans sa boutique des toiles contemporaines dont les prix vont de 50 à 2.000 euros maximum : « C’est comme si j’avais un magasin de voiture ; je propose de la voiture familiale tout comme de la voiture de luxe ».

Grégory Lemanissier, directeur de la galerie Art Circuit, Rennes, salon Esprit Maison, 2010. Crédit Galerie Art Circuit

Une démocratisation en demi-teinte

Malgré un pas de géant vers une démocratisation de l’accès à l’art et au design, il n’en est pas moins vrai que certaines barrières entre les classes sociales existent toujours. En témoigne Grégory Lemanissier qui constate au quotidien que : « Plus le nombre de clients est important dans une galerie, plus les gros acheteurs se font rares. Les prix raisonnables proposés par ma galerie font fuir les collectionneurs. Ils n’aiment pas se mélanger. La classe moyenne supérieure reconnait que mes prix sont abordables et s’engagent. Mais les prix restent ‘astronomiques’ pour un ménage à faible revenu qui préfèrera investir dans de l’audiovisuel ».

Monsieur Lemanissier prouve par ses dires que la pyramide des besoins de Maslow, selon laquelle une famille recherche d’abord à satisfaire des besoins normatifs (exemple : achat de téléphone portable, ordinateur…) avant de vouloir accéder aux besoins situés au niveau immédiatement supérieur de la pyramide (exemple : achat d’un tableau) reste d’actualité.

Production artistique locale, galerie Art Circuit, février 2011. Alisée Casanova



Sur plus de 6.000 entreprises commerciales répertoriées par la Chambre du Commerce et de l’Industrie pour la communauté de commune de Rennes, seulement une dizaine de galeries commerciales existent. Dont seulement quatre qualifiées de « nouvelle génération ». Toutes les galeries rennaises ne se sont donc pas orientées vers ce nouveau marché commercial qu’est « Monsieur Tout-le-Monde ». « Je suis un découvreur de talent. Les œuvres d’art qui sont exposées dans ma galerie ne sont donc pas accessibles à n’importe quelle bourse ; mes principaux acheteurs sont des médecins, des avocats, des collectionneurs qui s’y connaissent en Art » affirme fièrement Michaël Cheneau, directeur de la galerie Mica à Saint Grégoire-Rennes. « L’œuvre la moins onéreuse dans ma galerie est à 300 euros, c’est un dessin de petit format unique » poursuit-il.

Même si le mot d’ordre des galeries nouvelles générations est « la diversité » afin de toucher un public aussi large que possible, l’acquisition d’art contemporain et du design par les classes populaires reste une gageure car l’investissement et la possession d’œuvre d’Art de maître demeure le fief d’une élite.    

Alisée Casanova

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